III. 1940 - 1947

Crédit photos  :PARIS MUSEE - LES MUSEES DE LA VILLE DE PARIS -  MUSEE DU GENERAL LECLERC DE HAUTECLOCQUE ET DE LA LIBERATION DE PARIS - MUSEE JEAN MOULIN.

Avec l'accord de la directrice Madame Christine Lévisse-Touzé, conservateur général.

L'homme


III. L'homme [ 1940 - 1947 ]



III. 1940 - 1947

A.  Leclerc et de Gaulle

1. La mission de la délégation.

 

I. La mission de la Délégation consiste :

 

1°  A représenter le Général de Gaulle dans toute négociation 

qu'il pourrait y avoir lieu d'engager, ou d'accepter, dans toute déclaration qu'il pourrait y avoir lieu de faire, dans toute initiative qu'il pourrait avoir lieu de prendre, en vue d'amener tout ou partie des colonies françaises d'Afrique occidentale et équatoriale et le Cameroun à se joindre au général De Gaulle pour refuser l'exécution des armistices et continuer la guerre contre les allemands et les italiens.

 

2° A prendre contact aussi complètement que possible avec les personnalités françaises des colonies, qu'elles aient ou non un mandat officiel.

 

3° A établir et à maintenir la liaison avec les autorités britanniques de Gambie, Sierra-Leone Gold Coast, Nigéria, et, éventuellement, avec d'autres autorités étrangères.

 

4° A renseigner le général de Gaulle sur la situation où se trouvent à tous points de vue les Colonies françaises d'Afrique occidentale et équatoriale, et sur les meilleures possibilités d'action dans ces colonies.

 

 

II .

 

Dans l'exécution de cette mission commune, le Commandant Leclerc est spécialement chargé de représenter le général De Gaulle auprès du général commandant  les troupes britanniques de l'Atlantique sud et de l'Amiral commandant les forces navales britanniques de l'atlantique sud.

 

Le commandant Leclerc aura donc sa résidence principale à Aldere.

 

M. Pleven et le Capitaine de Boislambert constituent la partie mobile de la Délégation se portant au point qui leur paraîtront les mieux appropriés pour les contacts qu'ils auront à prendre.

 

 

III. 

  

Les renseignements téléphoniques sont fournis par la Délégation du Général de Gaulle et lui seront transmis par l'intermédiaire des autorités britanniques.

 

Les communications télégraphiques du Général de Gaulle à la délégation seront acheminées en principe à celle-ci par l'intermédiaire du Gouverneur britannique du Gold Coast ou par le Général commandant les troupes britanniques de l'Atlantique Sud ou par ces deux autorités en même temps.

 


2. Lettre du Général de Gaulle du 23 mars 1941.


3. Lettre au Général de Gaulle du 3 décembre 1941.

 

Fort-Lamy le 3/12/1941

 

Le colonel Leclerc, commandant militaire du Tchad

 

A Mon général

 

Je pars donc demain pour Largeau prêt à rompre dès que les Anglais m'en donneront l'ordre, ou à revenir ici si leur offensive piétine.

 

Les officiers de mon état-major vous renseigneront

 

-          sur les moyens mis en oeuvre. Ils vous paraîtront faibles, un millier d'hommes environ, 120 voitures ou Groupement d'opérations. Ils sont encore trop forts en regard des difficultés de ravitaillement

 

-          sur mon intention initiale... Je compte frapper aussi fort que possible sur plusieurs postes italiens nécessairement : Gatroun, Umm el Araneb, Mourzouk, dans le but de :

 

o   de démoraliser et peut-être de prendre un poste

 

o   de faire intervenir les éléments mobiles italiens avec lesquels on s'expliquera.

 

Les deux adversaires qui peuvent me faire échouer sont une aviation puissante, ou des engins blindés. De toute façon l'objectif sera atteint qui consiste à prouver que la France continue la guerre.

 

Situation en AFL :

 

A l'avant tout va bien. Les ombres sont à l'arrière. Depuis le départ du Général de Larminat l'excellent esprit de l'automne dernier tend à disparaître, les rapports entre civils et militaires ne cessent d'empirer. On parle de plus en plus de problèmes économiques, d'urbanisme, et de moins en moins de la guerre, alors qu'elle se rapproche. Le passage de certains de vos auxiliaires immédiats à Brazzaville n'a pas été heureux à ce point de vue. Je vous en parlerai quand j'aurai la joie de vous revoir.

 

On parle en ce moment de la suppression du Haut Commissariat ce qu ne laisse pas m'inquiéter. Un effort militaire en région désertique comme le nôtre ne peut se développer que si toutes les énergies du pays sont tendues dans ce but, ce qui n'est plus le cas depuis six mois.

 

Conséquence de cette anarchie en ce qui concerne le Tchad : ma mise en place d'essence prouvée en juin, juillet, août est pratiquement arrêté depuis le début de septembre. Si les camions civils promis ne sont pas lancés dans le circuit je me trouverai en panne à 3000 km de Fort Lamy après un mois environ d'opérations.

 

Les Général Serres a parfaitement résolu le problème d'approvisionnement en essence par contre, n'assurant qu'un intérim il peut difficilement résoudre celui des transports.

 

En aviation, les promesses faites à votre passage et au passage du Général Valin n'ont pas été tenues. Je pars avec un Glenn, peut-être deux, capables de bombarder, ce qui semble une plaisanterie. L'absence d'avions sanitaires à grand débit est plus grave encore, deux vieux Potez en tout et pour tout, pendant que nos avions de transport évacuent des permissionnaires sur le trajet Beyrouth Lamy, trajet inutile puisqu'il double une ligne anglaise. Je ne fais là que répéter ce que je dis depuis six mois, mais c'est inutile puisque notre mouvement national de la France Libre comprend, à côté d'hommes de premier ordre, une honnête proportion de fumistes.

 

Le nouveau matériel auto arrive trop tard pour être utilisé dans les unités de combat. Il sera très utile au transport bien qu'étant entièrement dépourvu de pneus sable.

 

Les seules armes perçues sont des fusils anti-chars mais sans munitions     .

 

Quelle est dans tout cela la part de responsabilité des fournisseurs anglais et de mon état-major, je l'ignore.

 

Malgré cette impression pénible au départ d'être mal outillés et mal soutenus, on tâchera de faire pour le mieux. J'espère que vous profiterez de votre passage çà Brazzaville pour remettre à la tête de l'AFL un homme très énergique décidé à faire la guerre ? ce n'est pas de Londres que l'on peut commander une pareille boutique.

 

Croyez mon général à l'assurance de mon entier et respectueux dévouement.

 

 

 

LECLERC

 

 

 


4. Lettre au Général de Gaulle du 22 septembre 1942.

 

 LE GENERAL DE GAULLE Brazzaville, le 22 Septembre 1942

 

 

Mon cher Général,

 

 

 

 

 

J'ai été extrêmement satisfait de mon inspection des forces sous vos ordres.

 

Je salue leurs drapeaux.

 

Tant en ce qui concerne les facteurs matériels que la valeur morale, tous les éléments des armées de terre de mer et de l'air qui servent en Afrique Equatoriale et au Cameroun sont, sans aucun doute, prêts à accomplir toutes les missions qui leur seront confiées comme certains d'entre eux l'ont déjà fait glorieusement à Koufra et au Fezzan.

 

L'ennemi n'a pas fini de connaître ce que vaut l'armée coloniale française.

 

Je vous prie de transmettre l'expression de mon entière confiance à toutes les forces terrestres, navales et aériennes de l'Afrique Française Libre et à leurs chefs.

 

Croyez, mon cher Général, à mes sentiments affectueusement dévoués.

 

 

 

 

 

Monsieur le Général LECLERC,

 

Commandant Supérieur des Troupes en À.F.L.

 

Brazzaville


5. Lettre au Général de Gaulle du 22 décembre 1943.

 

 

 

 F. F. L. 

21e DIVISION française libre blindée

LE GENERAL

54/C Q.G. le 22 Décembre 1943 \04. 

 

 

MON GENERAL

 

 

 

Je me permets de vous envoyer cette lettre par le Commandant de Guillebon, estimant que le sujet en vaut la peine. J'ai déjà écrit une lettre dans ce sens au Colonel Billotte; peut-être vous l'a-t-il transmise; la gravité du problème s'accroît néanmoins avec le temps.

 

Il s'agit de l'existence et de l'avenir de la Division dont vous avez bien voulu me donner le commandement il y a 5 mois.

 

Je crois qu'il n'est pas exagéré de dire que cette Division "représente" quelque chose puisqu'elle groupe beaucoup d'anciens Français Combattants, d'autres arrivés récemment d'Espagne mais ayant en vous une confiance certaine, enfin des unités hier dans l'Armée du Maréchal mais avec lesquelles la fusion s'est bien opérée et qui ont compris ce que nous avons fait.

 

En créant cette Division, vous avez spécifié qu'elle devait avoir sa place au premier rang des Troupes qui libéreront la France. Tous ont travaillé avec acharnement dans ce but depuis plusieurs mois et les résultats sont bons.

 

Malheureusement, d'autres hommes semblent estimer qu'il est au contraire nécessaire de reléguer au second rang les anciens Français Combattants : la preuve sera ainsi faite de l'erreur commise en 1940 par ceux qui ont continué la guerre au lieu d'attendre patiemment en Afrique du Nord le moment de reprendre la lutte.

 

Cette "politique" se traduit à notre égard par deux faits matériels précis:-le refus de nous donner nos canons tandis qu'une autre Division touchait intégrale ment les siens, l'enlèvement de notre Régiment de Chasseurs de Chars alors que d'autres Divisions blindées conservaient également le leur.

 

Sans ces deux points, la Division serait aujourd'hui prête à entrer en campagne.

 

Si quelqu'un veut nous empêcher de jouer notre râle dans la guerre de libération, ce sera toujours possible quelles que soient les affirmations, les promesses largement distribuées par ailleurs. Si vous estimez au contraire que mes subordonnés ont le droit de continuer jusqu'à la victoire la lutte qu'ils ont entamée il y a trois ans, vous êtes seul capable de prescrire les mesures nécessaires.

 

Je vous demande, mon Général, de ne pas voir dans cette lettre la démarche d'un Général en mal de propagande.                      Je me contente de traduire l'anxiété d'hommes qui ont réellement mérité cette récompense nationale et qui risquent de devenir demain des aigris s'ils se voient trompés.

 

Je profite de l'occasion qui m'est offerte pour vous exprimer, mon Général, mes voeux très respectueux et vous assurer de mon entier dévouement dans la tâche de libération dont vous portez le poids.

 

 

 

LECLERC


B.   Leclerc et de Lattre

1. Leclerc et De Lattre : une incompatibilité formelle. 

 

 

 

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

Tout les séparait ...[...] C'est à dire une conception du commandement et de l'utilisation des blindés, de la politique au sens restreint. A quoi s'ajoutait, grossissant les différences et aggravant les tensions, une opposition frontale des caractères, de la conception des rapports humains et de la vie en général. La campagne d'Alsace portera au paroxysme une détestation mutuelle faite de jalousie non-dissimulée de De Lattre à l'égard de son cadet et de furieuse détestation chez Leclerc. Dès la fin septembre 1944, il a été question de placer la 2e DB sous les ordres de De Lattre qui, dès la formation de la division, l'avait réclamé. Leclerc, aussitôt, écrit à André Diethelm, ministre de la guerre : " J'ai appris que de Lattre le souhaitait vivement. Je vous ai déjà présenté des objections, mais mon avis est encore plus formel aujourd'hui (...) Je suis maintenant certain que ma division sera moins bien placée dans l'intérieur de cette armée que dans l'armée américaine pour se battre et représenter l'armée française. A mon avis, la question ne doit plus se poser ".

 

Après la Libération de Paris, la 2e division blindée avait réintégré, au sein de la IIIe armée américaine de Patton, le XVe Corps d'armée du général Haislip. Pour compléter l'éclatante libération de Strasbourg le 27 novembre, elle pousse à partir d'Erstein et atteint Friesenheim, à 40 kilomètres au sud de la capitale alsacienne. Des Vosges jusqu'au Rhin, la XIXe armée allemande du général Wiese tient une vaste poche autour de Colmar face aux forces françaises et à la VIIe armée américaine. Au sud, la 5e DB du général Touzet du Vigier s'est emparée le 21 novembre de Mulhouse. La 2e DIM l'appuie. Leclerc n'est séparé de la 1ère armée que par une soixantaine de kilomètres. Il voudrait descendre le long du Rhin et couper les forces allemandes de leurs bases. De Lattre est d'abord favorable à une opération qui paraît d'une rigoureuse logique. Brusquement les 25 et 30 novembre, pour des raisons de maladie, crainte de voir Leclerc arriver avant lui à Colmar ? il annule ses ordres, place ses divisions blindées en réserve générale. Plus question de couper Colmar de l'Allemagne d'autant qu'à la suite d'une visite d'Himmler, Wiese va recevoir un renfort de huit divisions.

Le 2 décembre 1944, avec l'accord de Paris, le général Devers, commandant le VIe groupe d'armée US donne à de Lattre "le commandement de toutes les unités encerclant la poche de Colmar, y compris la 2e DB et la 31e division US"[...]

 

Le 5 décembre, Leclerc, qui n'a pas renoncé à son projet de déboucher par le Nord dans la plaine d'Alsace, lui demande à pousser vers Colmar avec l'appui d'une division d'infanterie. Il n'en est pas question. Monsabert a des ordres formels de De Lattre qui se prépare maintenant à une offensive Ouest-Est partie des Vosges pour percer le dispositif allemand. Il y faudra deux mois. Après l'offensive allemande des Ardennes, la division repasse sous commandement américain et livre en Lorraine de pénibles combats.

 

Le 17 janvier 1945, elle est de retour dans la 1ère armée et son chef s'installe à Obernai. Elle fait un peu de cette " épicerie " dont il a horreur : détacher des " combat-command " selon la terminologie adoptée par la 1ère armée, pour soutenir des actions d'infanterie. Le 27 janvier, c'est la crise. Leclerc refuse verbalement et le confirme par écrit d'exécuter un ordre de Monsabert d'attaquer Ensisheim sans le soutien d'une division d'infanterie. Il estime que ce serait aller à un échec sanglant. Monsabert qui n'en peut mais cette fois encore, maintient son ordre [...].

 

De Lattre, le 1er février, convoque ses commandants de division à Molsheim. Le futur général Lecomte qui accompagne Leclerc et sera témoin de l'algarade, en a fait le récit au général Compagnon . Le chef de la 2e DB expose posément les raisons qui ont provoqué son refus d'obéir. De Lattre entra dans une de ces colères jupitériennes dont il usait délibérément et qui impressionnait son entourage. Il mit en cause " la chance que d'autres méritaient ", une " légende savamment montée ", parla de " mauvaise camaraderie, d'abandon de poste " à propos " de courts voyages de Leclerc à Paris et à Vittel pour des raisons de service ". Au cours de cette guerre, vous avez eu beaucoup de chance : Paris, Strasbourg... Le bataillon Faure de parachutistes au cours d'un très bref séjour à la disposition de la 2e DB a subi de lourdes pertes... " Leclerc tape sur la table : " Je servirai sous les ordres de n'importe qui, mais je ne continuerai pas à servir sous vos ordres ". Il demandera à être relevé de son commandement si on l'y oblige. De Lattre passe à la flatterie. En vain, Lecomte est prié de sortir. De l'entretien qui suit, on saura seulement qu'il fut pour le moins animé. Selon une confidence de De Lattre à son chef de cabinet René Bondoux, Leclerc aurait à un moment saisi le chef de la 1ère armée par les revers de son battle-dress . 

Le 10 février, de Gaulle vient à Colmar, accompagné de Juin: la dernière unité allemande de la poche, à Chalampé, est tombée la veille. Leclerc est fait grand officier de la Légion d'honneur. Le lendemain, la 2e DB quitte la 1ère armée pour le XVe corps d'armée américain[...]

 

Rien de plus opposé enfin que leur conception de la vie. De Lattre veut faire une grande carrière. Leclerc, dès ses débuts est un pur soldat. Il attache si peu d'importance aux promotions qu'il ne porte ses étoiles successives que sur les instances de son entourage. Il a fait un serment à Koufra et il le tient. L'immense popularité que lui vaut la libération de Paris le laisse froid, l'agace. Il a horreur de la presse et des journalistes que de Lattre, qui rêve de la gloire de son cadet, choie assidûment. De Lattre est par son goût du faste un homme de la Renaissance. Depuis qu'il porte des étoiles, il va de château en château. Leclerc vit en nomade, travaille sur des coins de table, dort où il se trouve, au besoin dans un fossé. Il a l’œil, le réflexe prompt du chasseur. Le chef de la 1ère Armée veut être aimé. " Vos hommes ne m'aiment pas ", dit-il au général Garbay, commandant de la 1ère DFL. Leclerc s'il suscite tant de dévouements, ne fait rien pour cela. Il est lui-même est ses colères, qui explosent brusquement, n'épargnent pas ses proches. Celles de De Lattre, théâtrales sont un moyen de maniement des hommes. On n'en finirait pas de marquer ce qui sépare les deux hommes. Encore faut-il situer leur action, la situer dans le cadre-ou-les cadres- où elle s'est exercée. Réduire de Lattre au personnage d'un " miles gloriosus " est aussi injuste, que, comme l'a fait tel de ses biographes, de présenter Leclerc comme un jeune fonceur insolent. Entre le chef d'une division dont il avait fait un instrument de guerre exceptionnel et dont le prestige et l'efficacité dépassaient largement le cadre de ses régiments et le patron d'une armée qui subit les tensions entre deux types de guerre, le souvenir de Vichy celui de Londres et les lendemains immédiats de la Résistance, aucun balance n'est fiable.

 

Pour en savoir plus : Revue Espoir n° 132 

Revue Caravane n°spécial du centenaire du Général Leclerc de Hauteclocque, 2002

 

 


C.   Leclerc et de Larminat

1. Lettre de LECLERC à de Larminat du 13 Mars 1945

 

 

 

Q.G. le 13 mars 1945

 

 Mon Général.

 

Avant de quitter Paris je viens de voir le Général Juin, espérant une décision. Malheureusement il n'a pu encore voir aucune haute autorité américaine.

 

En outre, il me signale votre désir de ne pas nous voir engagés de nouveau sur le Rhin avant la prise d'armes du 2 avril.

 

Je me permets, mon Général, de vous exprimer respectueusement mon opinion à ce sujet. Si nous voulons obtenir des Américains de jouer encore un rôle dans les derniers combats de cette guerre, c'est immédiatement et sans délai qu'il importe d'obtenir cette décision et cet accord.

 

Il ne faut donc à aucun prix subordonner cette action à celle d'un défilé.

 

Quant au défilé lui-même, il aura sur les hommes un effet moral regrettable s'ils y voient l'obstacle ou l'empêchement à leur rentrée dans la lutte.

 

Depuis deux mois nous avons laissé passer des occasions utiles d'agir. Rattrapons-les pendant qu'il en est encore temps en représentant dignement la France en pays rhénan.

 

L'importance du problème me semble telle que tout doit être mis en oeuvre pour arracher le consentement des Alliés.

 

Veuillez croire...

 

Signé : Leclerc

 

p.a. signé : illisible.

 

 

2. Lettre de de Larminat à LECLERC.

 

Le Général de Larminat

 

Mon cher Leclerc,

 

Vous savez bien que je comprends parfaitement les raisons pour lesquelles il est très désirable que la 2e D.B. reste à la pointe du combat. Nul ne regrette plus que moi que ce soit elle qui ait été mise à l'arrière plutôt que la 1ère ou la 5e.

 

Son envoi sur le Rhin est du ressort du Général de Gaulle. Au début de mars, il avait demandé et obtenu des Américains que l'on passe Bordeaux en utilisant, à défaut des deux G.U. du plan primitif, des éléments des deux Divisions stationnées à proximité. Il ne pouvait obtenir l'envoi de la 2e D.B. qu'en annulant cette prise de position. Il a préféré la maintenir. Voilà toute l'histoire, telle qu'elle s'est passée.

 

Je ne vois là dedans aucune raison d'antagonisme personnel entre nous. Je n'ai pas "manœuvré" pour obtenir par voies obliques les unités de votre Division, j'ai posé la question ouvertement et rarement : Veut-on libérer Bordeaux, dans ce cas voilà ce qu'il me faut. Réciproquement je ne vous reproche pas non plus d'avoir voulu torpiller mon projet en demandant le retrait de votre Division, vous avez vous aussi posé une question ouverte et unie : veut-on qu'il y ait une Division française au-delà du Rhin, dans ce cas il faut y envoyer la 2e D.B. Il n'y a pas dans tout cela d'habiletés, de "bien joué", comme vous le disiez l'autre jour à Paris, ce qui m'a déplu car ce n'est pas mon genre.

 

Ceci dit entre nous, car je désire qu'il n'y ait pas de malentendu Je vous signale que, si vous désirez vous tirez le moins mal possible de la situation imminente dans laquelle vous vous trouvez, vous devez faire très attention à ne pas braquer les Américains, qui sont en ce moment très sur d'eux à la suite de nos récentes variations. Ils sont comme ils sont et nous ne les changerons pas. Nous ne changerons pas non plus ce fait qu'ils sont les maîtres des divisions interalliées sur ce front, et des moyens. Je ne connais pas l'atmosphère de Shaef, mais je puis vous certifier que chez Devers vous rencontrerez un barrage, ou toutes les facilités, selon qu'il jugera que vous savez jouer le jeu dans l'affaire indépendance. Et j'ai la preuve qu'il entend exercer le contrôle sur ce point, puisqu'il me demande aujourd'hui de rectifier d'urgence mes ordres d'opération pour tenir compte des unités supplémentaires que je dois vous demander. Je vais vous envoyer un officier à ce sujet.

 

Il me paraît très nécessaire que je vous voie sur ces différentes questions, et le plus tôt possible. Je vous attends à Cognac, sur simple préavis téléphonique.

 

Amicalement à vous.

 

Signé : de Larminat.

 

3. Lettre du Général de Gaulle du 27 mars 1945.

 

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

PRÉSIDENCE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE 

DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

 

ETAT-MAJOR GÉNÉRAL DE LA DÉFENSE NATIONALE

3e Section

N° 852/DN/3/P/TS

 

Paris, le 27 Mars 1945

 

 

DÉCISION

 

1- La 2e D.B. est mise à la disposition du Détachement d'Armée de l'Atlantique pour l'opération "Indépendance".

 

Elle devra être libérée en entier à la fin de l'opération.

 

2- L'opération "Indépendance" ne nécessitant pas l'emploi de la totalité des moyens de la 2e D.B., le Général Commandant le Détachement d'Armée de l'Atlantique fixera en accord avec le Général Commandant la 2e D.B. et conformément aux ordres du Général commandant le 6e groupe d'Armées U.S. - responsable de l'opération "Indépendance" - les Etats-Majors et formations de combat et de service de la Division qui seront engages.

 

 

3- Après avoir réglé la participation de sa Division à l'opération "Indépendance" le Général LECLERC pourra prendre contact avec le 6e Groupe d'Armées pour préparer l'engagement éventuel de la 2e D.B. outre Rhin.

 

Le Général de GAULLE

Président du Gouvernement Provisoire de la République Française

Chef des Armées

 

P.O. Le Général d'Armée JUIN

Chef d'Etat-Major Général de la Défense Nationale

Signé JUIN

 

P.A. Le Lieutenant-colonel PERRON Chef de la 3e section

signature et cachet.

 

4. Lettre de LECLERC au Général JUIN.

 

LETTRE DE LECLERC AU GÉNÉRAL JUIN DU 26 MARS 1945

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

Q.G. le 26 mars 1945

 

Mon Général,

 

Etant donné la situation, vous serait-il encore possible de faire supprimer pour la Division cette opération "Indépendance" trop tardive, et de nous faire donner l'ordre de rejoindre d'urgence le Général Patton ? Son avance rapide, on créant pour lui de nouveaux besoins, peut vous fournir un argument.

 

Depuis trois, mois j'ai signalé que laisser los troupes françaises dans l'organisation actuelle, cela voulait dire les gaspiller. Il en sera de même demain. Il y a là pour le Gouvernement et le Commandement français une lourde responsabilité déjà vivement ressentie par beaucoup de Français.

 

Veuillez croire, je vous prie, mon Général, à l'expression de mon respectueux et entier dévouement.

 

Signé Leclerc

 

 

 

M. le Général Juin

 

5. Lettre de de Larminat à LECLERC.

 

Lettre de de Larminat à  LECLERC.

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

Le Général de Larminat

 

Mon cher Leclerc,

 

Je regrette infiniment que vous désiriez mettre entre nous un rosai, quand l'un et l'autre nous obéissons à des nécessités qui nous sont extérieures et supérieures.

 

Je vous envoie la note que Devers m'impose. Il est absolument essentiel que les moyens jugés par lui nécessaires soient apportés à l'opération. Pour leur emplois nous ferons tout pour les économiser et affecter le moins possible la capacité ultérieure de votre Division.

 

Toujours amicalement à vous.

 

Signé : de LARMINAT.

 

6. Lettre de Leclerc au Général d'Armée le 30 mars 1945.

 

Monsieur le Général d'Armée

 

Chef d'Etat-major de la Défense nationale

 

Les décisions n° 780 du 22 mars, 788 du 22 mars, 852 du 27 mars 1945 que vous m'avez adressées présentant des différences sensibles dans l'utilisation de moyens de ma Division pour l'opération "Indépendance", j'ai l'honneur de vous demander de vouloir bien me préciser la manière dont vous envisagez l'emploi de ma Division,

 

En effet, tandis que le 22 mars vous me donniez l'ordre de ne mettre à la disposition du détachement d'Armée de l'Atlantique qu'un groupement tactique au complet et deux groupes d'artillerie (pièce n°2), vous décidiez le 27 mars (pièce n°3) de mettre "la 2ème D.B. à la disposition du Détachement d'Armée de l'Atlantique".

 

Le 22 mars, il était dit (pièce n°2) que les moyens de la 2ème D.B. utilisés pour l'opération "Indépendance" devraient être libérés dès la prise de Royan; le 27 mars au contraire vous précisiez (pièce n°3) que la 2e D.B. devrait être libérée en entier " à la fin de l'opération "Indépendance", ce membre de phrase remplaçant sur le texte original les mots "après la prise de Royan".

 

Ainsi chaque jour ma Division se trouve t'elle engagée de plus en plus dans une opération qui, limitée au début, à la prise de peau, se trouve reportée au delà de délais imprévisibles.

 

Par ailleurs, au fur et à mesure que le temps passe, les exigences du Général de LARMINAT deviennent plus importantes : le 14 mars (pièce n°4) il estimait "nécessaire pour l'opération" un groupement tactique sans son infanterie, trois groupes d'artillerie et le régiment de reconnaissance. Le 28 mars, se référant (pièce n°6) "aux instructions reçues du Général DEVERS Commandant le 6ème Groupe d'Armées", il demande pratiquement toute ma Division (pièce n°5) à l'exception de l'infanterie et d'un régiment de chars.

 

Ainsi se répètent les manœuvres que j'ai connues il y a quelques mois : les Commandants d'Armée Français se mettent d'accord avec le Commandant du 6ème Groupe d'Armées Américain et se retranchent ensuite derrière le Commandement américain pour mettre le haut commandement français en présence "d'exigences américaines" qu'ils ont eux mêmes suscitées.

 

Par ailleurs le 22 mars il était dit (pièce n°1) que les éléments de la 2ème D.B. ne participant pas à l'opération "Indépendance" seraient tenus prêts à faire mouvement vers l'Est. Le Commandement américain, y compris le Général DEVERS était d'accord puisque à cette époque le Général Commandant le hème Groupe d'Armées annonçait eu Général HAISLIP Commandant le XV C.A.U.S. qu'il recevrait vers le 15 avril une partie de la 2ème D.B.

 

Si les plans acceptés le 22 mars ont été modifiés, c'est que le Général DEVERS a été sollicité par le Général de LARMINAT de puiser des moyens supplémentaires dans la 2ème D.B., bien que les moyens demandés le 14 mars par le Général Commandant le Détachement d'Armée de l'Atlantique aient été alors considérés comme nécessaires et suffisants.

 

Les exigences de ce détachement d'Armée ne cessent donc de croître et on se demande quelle sera la limite d'emploi dans le temps de ma Division sur le Front de l'Atlantique.

 

Je ne veux pas en effet porter un jugement sur la façon dont est montée l'opération de ROYAN et savoir si après un échec elle devra être reprise, mais ce dont je suis sûr, c'est que le général de LARMINAT envisage après ROYAN, la ROCHELLE et qu'il n'aura de cesse que les moyens mis à sa disposition pour l'opération initiale lui soient laissés dans la suite.

 

Je ne peux pas cependant oublier les promesses formelles que vous m'avez faites d'envoyer la 2e D.B. en Allemagne aussitôt après l'opération de Royan, que celle-ci réussisse ou non.

 

Il est déjà paradoxal de voir la meilleure Division Blindée, maintenue éloignée de la bataille d'exploitation actuelle, mais je considérerais comme une malhonnêteté vis à vis de mes subordonnés d'envisager que cette situation puisse se prolonger au delà du terme que vous m'aviez fixé.

 

Ma Division m'a toujours fait confiance pour la conduire au combat en Allemagne et s'il m'était impossible de répondre à ce désir je demanderais au Général de GAULLE de vouloir bien me relever de mon commandement.

 

Aussi, ai-je l'honneur de VOUS demander de vouloir bien me préciser vos intentions sur l'emploi de la 2e D.B. et me confirmer éventuellement les promesses que vous m'avez faites de la libérer aussitôt après l'opération de ROYAN.

 

Signé LECLERC.

 

7. Lettre de LECLERC au Général d'Armée le 30 mars 1945.

 

LETTRE LECLERC AU GÉNÉRAL D'ARMÉE LE 30 MARS 1945

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

2e DIVISION BLINDEE                                                                              Q.G., le 30 mars 1945

 

Le Général

 

470/C

 

Le Général LECLERC Commandant la 2ème Division Blindée

 

LETTRE DE LECLERC AU GÉNÉRAL JUIN

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

Q.C. le 30 mars 1945

 

Outre le rapport ci joint, je ne puis m'empêcher de vous écrire cette lettre personnelle en raison de la bienveillance que vous m'avez témoignée.

 

La séance continue : le Général de Larminat, après avoir réussi à nous escroquer progressivement et par fractions pour l'attaque de Royan.

 

Ne commence-t-il pas déjà à prendre ses dispositions pour nous garder après cette opération... Il utilise pour cela sa position centrale entre le Général Devers et vous-même, créant ainsi une série de malentendus qui lui permettent d'atteindre son objectif.

 

Peut-être, mon Général, ai-je mauvais caractère, mais vous avouerez vous-même que cette impression pénible d'être roulé par étapes successives ne convient guère à un officier qui commande une des plus belles unités de l'Armée Française.

 

Si cette nouvelle manœuvre du Général de Larminat réussit, je prendrai cette fois la décision qui, j'avoue, me tente depuis quelques jours, et je demanderai au Général de Gaulle de vouloir bien m'utiliser ailleurs que dans l'Armée.

 

Je ne suis réellement pas de taille à lutter contre des procédés aussi " adroits "...

 

Signé LECLERC

 

M. le Général Juin.

 

8. Instruction pour le Commandant Weil.

 

1-      SITUATION.

 

Au cours de la liaison du 5 avril, le Général Devers a indiqué au Général Leclerc son intention d'affecter la 2e DB au XVème Corps aussitôt après l'opération de Royan.

 

Le Général Leclerc a demandé que les éléments inactifs à Châteauroux soient mis en route au plus tôt sur le XVe Corps.

 

Le Général Devers n'y a pas fait d'opposition de principe mais ne peut donner de réponse ferme avant une semaine pour des questions de transport. Par contre il accepte l'envoi d'un officier de liaison (Cdt Weil assisté du Capitaine Chatol), qui se présentera dès son arrivée au Général Patch.

 

 

 

2-      MISSION.

 

a)-   Faire hâter la mise an route des éléments disponibles en faisant jouer la question transport et le nombre limite de wagons plats.

 

b)-   En cas de reprise de l'offensive américaine, obtenir à tout prix la mise en route de ces éléments en admettant au besoin une partie du mouvement par route. Travailler dans ce sens le Général Haislip.

 

e)- Préparer la rentrée en action du reste de la Division tenir le Général au courant de tous les problèmes.

 

d)- Peser des jalons pour amélioration qualité du matériel (chars modernes).

 

 

 

Q.G. le 7 avril 1945

 

Le Général Leclerc

 

Cdt la 2e D.B.

 

Signé : LECLERC

 

p.a. signé : illisible.

 

9. Lettre de Leclerc au Cdt Weil du 7 Avril 1945..

 

 

(Sources : Mémorial Leclerc de Hautecloque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

2e Division Blindée

Etat-major

Cabinet du Général

 

Très secret

 

 

LETTRE DU GÉNÉRAL LECLERC AU GÉNÉRAL DE LARMINAT DU 12 AVRIL 1945

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

GENERAL LECLERC, COMMANDANT

 

LA 2e DIVISION BLINDEE

 

A Châteauroux, le 12 avril 1945

 

Mon Général,

 

Je reçois votre décision 1333 111/3 du 10 avril. Il y a des limites qui ne peuvent être dépassées...

 

Je vous rends compte, que moi présent à la tête de ma grande Unité, pas un homme de plus que ceux actuellement sur place ne sera dirigé sur COGNAC, dussions nous rester à CHATEAUROUX jusqu'à la fin de la guerre.

 

Je serai près du Général De LANGLADE à partir du 13 avril - 15 Heures... c'est là que vous pourrez m'atteindre.

 

Vous comprendrez que je préfère ne pas me présenter à votre Etat-major, afin d'éviter des discussions peu compatibles avec les règles de la hiérarchie militaire.

 

Croyez mon Général, à ma considération distinguée.

 

Signé : Leclerc

 

Général de Larminat.

 

10. Lettre de LECLERC à de Larminat du 23 Avril 1945.

 

 

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

Q.G., le 23 avril 1945

 

Mon Général,

 

Je pars demain vers l'Est, ignorant encore si nous n'arriverons pas trop tard comme les carabiniers. Du moins une lueur d'espoir de tirer un coup de fusil en Allemagne subsiste-t-elle.

 

Dans ces conditions je tiens à vous écrire cette lettre pour dissiper tout malentendu.

 

Les deux mois que je viens de passer sont certainement les plus pénibles au point de vue militaire que j'ai vécus depuis 1940. En effet, j'ai vu échapper pour des troupes françaises qui luttent depuis quatre ans, l'occasion de vaincre sur le Rhin, à Francfort, à Nuremberg, etc.... occasion qui ne s'était jamais présentée depuis l'Empire et qui est perdue maintenant.

 

Au cours de ces mêmes semaines, votre objectif était de réveiller à tout prix le Front de l'Atlantique, d'obtenir un succès indispensable à des troupes passives depuis 6 mois. L'histoire décidera de ces objectifs contradictoires lequel primait l'autre.

 

Noue nous trouvions donc dans deux camps essentiellement différents et incompatibles. La responsabilité de la décision prise revient au Haut Commandement.

 

Ce qui m'a vivement déçu, ce sont les procédés employés pour mon utilisation : au lieu d'être mis dès le premier jour devant le fait brutal, c'est-à- dire ma Division bloquée pour plusieurs mois face à l'Atlantique, j'ai eu l'impression d'être pris dans un engrenage progressif et bien organisé. La suite des documents que j'ai sous les yeux est formelle à ce sujet, mais la responsabilité de pareils procédés repose, tous comptes faits, davantage sur les méthodes d'Etat-major plutôt que sur vous-même.

 

Tous ces faits, mais avant tout la colère de voir de si belles occasions de victoire échapper à la meilleurs des unités françaises, m'ont empêché de me présenter à vous avant le départ, et c'est en cela que j'ai eu tort, je le reconnais bien volontiers. Vous restez, en effet, un des seuls chefs français qui puissent empêcher demain notre Armée de retomber dans l'inertie et le fossé d'hier.

 

Si l'occasion s'en présente je servirai donc sous vos ordres aussi bien que par le passé, m'efforçant d'oublier Mayence, Francfort, Nuremberg, que le Commandement Français a laissé échapper.

 

Croyez, je vous prie...

 

Signé : LECLERC.

 

11. Lettre de de Larminat à LECLERC du 25 Avril 1945.

 

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

le 25 Avril

 

Le Général de Larminat

 

Mon cher Leclerc,

 

Reçu votre lettre. Vous savez que de ma part il ne peut y avoir de question entre nous. Affaire réglée.

Je vous renouvelle la reconnaissance que j'ai à vos unités de l'aide puissance qu'elle nous ont apportée et de la manière dont elle l'ont fait. Spécialement Crespin et Fiesrki qui m'ont littéralement sauvé au point de vue Artillerie.

Je vous souhaite de tout cœur Munich et au-delà. Je souhaite aussi de vous retrouver là-bas quelques jours.

J'ai fait cadeau à Rémy d'un petit pantin à moi venu d'Argentine tout exprès - c'est un magnifique modèle.

 

Signé : de LARMINAT.

 

12. Texte expliquant les différents existants entre LECLERC et de Larminat.

 

 

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

Leclerc et Larminat

 

Dès la naissance de l'Afrique française libre en août 1940 le colonel Leclerc a connu le général de Larminat alors en poste à Brazzaville. Ils ont entretenu d'excellents rapports et lors des quelques voyages du général de Gaulle en Afrique, on peut voir ensemble les deux généraux aux côtés du chef de la France libre. De Larminat est haut-commissaire de la France libre et Leclerc vient d'être nommé général après la victoire de Koufra.

 

En 1942-1943 et plus particulièrement lorsque la 1ère DFL du général Koenig rejoint la " Force L " de Leclerc en Tunisie dans le cadre de la 5ème armée britannique, le général de Larminat profite de la transformation de la " Force L " en 2' division française libre pour prendre le commandement de ces deux unités jusqu'au moment où la 1ère DFL rejoint l'armée B, future 1ère Armée française et où la 2e DFL prend l'appellation de la 2e DB à Temara au Maroc.

 

Après que leurs affectations les aient éloignés l'un de l'autre Leclerc et de Larminat se trouvent en 1945 après les campagnes d'Alsace dans des circonstances très particulières pour participer à la reconquête de la " poche de Royan ". Le général de Larminat commande les forces françaises de l'Ouest mais devant les fortifications allemandes, leurs champs de mines et surtout la détermination et l'obstination des forces ennemies, il estime manquer de moyens efficaces. Or, la 2e DB est au repos dans le centre de la France et le haut commandement Français en la personne du général Juin décide d'envoyer sur le théâtre d'opérations de la côte atlantique, les chars, les artilleurs et le bataillon du génie du général Leclerc. Aussitôt, ce dernier écrit au général de Gaulle et au général Juin pour exprimer ses réticences à exécuter ces ordres, car il harcèle depuis plusieurs semaines les autorités supérieures ainsi que le commandement américain pour que la 2e DB participe avec les Alliés à conclure la guerre chez l'ennemi, en Allemagne.

 

Cependant, il met sur pied, sous les ordres du colonel de Langlade, un groupement tactique formé avec les unités qu'on lui demande. Les correspondances échangées entre Leclerc et de Larminat montrent l'évolution des relations entre les deux généraux, Français libres et compagnons de la Libération durant les mois de mars et d'avril 1945.

 



D.   Leclerc et d'Argenlieu, Sainteny

1. Trois résistants face au problème Indochinois.

 

 

 

JEAN SAINTENY, PHILIPPE LECLERC DE HAUTECLOCQUE, THIERRY D'ARGENLIEU

 

 

 

Introduction

 

En Indochine. la situation s'est considérablement compliquée pendant la Seconde Guerre mondiale. Les trois grands alliés ont convenu à la conférence qui les a réunis du 17 juillet au 2 août 1945, à Potsdam, d'obtenir le concours des forces chinoises et des troupes britanniques de part et d'autre du 16e parallèle dans le but d'obtenir la reddition des forces japonaises qui occupent totalement la péninsule depuis le 9 mars, Hô Chi Minh, chef du Vietminh, en profite le 2 septembre, jour de la capitulation japonaise pour proclamer la République indépendante du Vietnam.

 

Trois hommes sont au coeur de l'action pour rétablir la souveraineté française en Indochine : Jean Sainteny, résistant de l'Intérieur, le général Philippe Leclerc de Hauteclocque et l'amiral Georges Thierry d'Argenlieu, tous deux Français libres ; trois Compagnons de la Libération (le premier en décembre 1945, les deux premiers durant le 1er trimestre 1941) et des fidèles du général de Gaulle.

 

En quoi leur expérience de résistant a-t-elle pu infléchir leur action en Indochine et leurs relations avec Hô Chi Minh chef du Vietminh, mouvement national puissant, communiste qui prône l'indépendance du Vietnam, lui-même résistant contre l'occupant Japonais ?

 

1.LES ACTEURS.

 

Jean Sainteny, (né Jean Roger au Vésinet le 29 mai 1907, mort le 25 février 1978 à Paris), banquier, effectue son premier séjour en Indochine de 1929 à 1931 (Saïgon et à Haïphong). Il est le gendre de Albert Sarraut. Mobilisé comme officier de réserve dans l'armée de terre, il s'engage dans l'aviation de reconnaissance. Dès fin 1940, il a ses premières activités dans la Résistance puis au Réseau Alliance dirigé par Marie-Madeleine Fourcade. Sous le pseudonyme " Dragon ", il est Chef de la région nord ouest du réseau. Arrêté trois fois, évadé, il réussit à s'évader une nouvelle fois le 4 juillet 1944 de la rue des Saussaies à Paris pour reprendre ses activités de résistant . Dès août, il se porte volontaire pour poursuivre la lutte en Indochine. En avril 1945, il prend le commandement de la Mission française de liaison à Kunming (Chine du sud) et adopte à la demande de la DGER , une nouvelle identité : Jean Sainteny. Familiariser avec l'action et le renseignement, il oeuvre dans des conditions difficiles puisqu'il doit, en priorité, s'occuper des officiers et soldats français repliés après le coup de force japonais du 9 mars 1945 . Le 22 août, il réussit malgré les difficultés politiques multiples causées par l'occupation chinoise, l'action des services secrets américains, à s'installer au gouvernement général à Hanoï où il est sous haute surveillance pendant trois semaines. Il réussit malgré tout à établir des contacts avec le Vietminh. 

Le 2 octobre, il est nommé Commissaire de la République au Tonkin et au Nord-Annam et le 15 octobre, il rencontre Hô Chi Minh qui s'est rendu maître de la région.

 

Le général de corps d'armée Philippe Leclerc de Hauteclocque, est à 43 ans une légende vivante et l'un des Français libres les plus connus. Son parcours est exceptionnel. Refusant la défaite, il a rejoint, dès juillet 1940 Londres, avec les encouragements de sa femme qui se charge d'élever leurs six enfants. La suite est connue. Il prend pied avec une poignée d'hommes à Douala et rallie le Cameroun à la France libre comme il réussit avec 350 hommes à prendre aux Italiens, l'oasis de Koufra (sud de la Libye) le 1er mars 1941 par un coup d'audace extraordinaire servi par un sens de la manoeuvre. Il forme fin 1943 sa division à laquelle il amalgame au noyau initial de Français libres, de soldats de l'armée d'Afrique. Il en réalise l'unité et avec elle participe à la fin des opérations de Normandie (libération d'Alençon), libère Paris sans dommages, et Strasbourg. Le chef militaire est l'homme des situations difficiles. C'est sans doute la raison pour laquelle le général de Gaulle le nomme le 7 juin, chef du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient commandant supérieur des troupes françaises en Extrême-Orient. Mais il le place sous l'autorité du haut-commissaire, l'amiral Thierry d'Argenlieu qui a tous pouvoirs, civils et militaires. Leclerc n'a pas les coudées franches pour faire preuve d'initiative personnelle. Homme de devoir, le général Leclerc a accepté sa mission en Indochine où il n'a pas souhaité servir. Un peu avant, le 14 mai, il a demandé à son ami René Pleven d'intercéder en sa faveur auprès du général de Gaulle au Conseil des ministres du lendemain, pour qu'il soit nommé résident général au Maroc. Il en a parlé lui-même au général de Gaulle, quelques jours avant mais qui lui a répondu " on verra cela plus tard " et lui a vaguement évoqué le remplacement, au poste de gouverneur militaire de Paris, du général Koenig que Leclerc a refusé. 

Le 14 août, l'amiral Thierry d'Argenlieu est nommé Haut-Commissaire en Indochine et commandant en chef des forces terrestres, navales et aériennes, basées en Indochine. Parcours singulier qui l' a conduit de l'Ecole navale, à prononcer ses voeux en 1921 et devient supérieur provincial des Carmes sous le nom de père Louis de la Trinité. Mobilisé en 1939, prisonnier, il s'évade et rallie la France libre dès fin juin dont il devient un croisé et l'un des premiers Compagnon de la Libération. Le 30 août, il s'embarque avec lui pour tenter de rallier l'AOF, opération durant laquelle, il est blessé. Il participe à la campagne du Gabon sous les ordres du colonel Leclerc. En août 1941, il est nommé haut-commissaire de France pour le Pacifique pour résoudre les craintes de dissidence dans la dissidence. Il est rappelé en octobre 1942 pour apaiser les esprits et ses relations tendues avec les Américains n'en ont pas fait des amis de la France libre. Il a pu malgré tout, acquérir une certaine connaissance de la situation en Extrême-Orient. Son affectation en Indochine ne tient donc pas au hasard. De plus, c'est un proche de De Gaulle qui a toute confiance en lui.

Cette nomination traduit la volonté du général de Gaulle de chapeauter Leclerc. C'est tellement vrai qu'il a promu Thierry d'Argenlieu, vice-amiral d'escadre pour être d'un rang équivalent en grade à celui de Leclerc qui est général de corps d'armée. Pourquoi de Gaulle s'est-il opposé à ce que Leclerc soit commandant en chef ? Pour éviter les conflits d'attribution, a-t-il dit ? Ce n'est pas sûr.

Le général de Gaulle veut que la France soit présente sur le théâtre d'opérations d'Extrême Orient où le Japon tient toujours de solides positions. Le 7 juin 1945, il décide d'envoyer un corps expéditionnaire de deux divisions, commandé par le général Leclerc aux ordres du commandement allié. La situation ne cesse de se détériorer en Indochine.

De ces trois hommes, Jean Sainteny, est celui qui est le plus éclairé et qui connaît le mieux la péninsule indochinoise, sa complexité, ses mentalités, pour y avoir vécu entre les deux guerres, d'abord en Cochinchine puis au Tonkin.

Leclerc a une formation accélérée dans l'avion qui l'emmène vers Kandy en août, grâce à Paul Mus, sinologue distingué . Quant à D'Argenlieu il ne connaît rien de l'Indochine.

 

2. LES OBJECTIF

 

Tous trois sont fixés sur leur mission par la déclaration du gouvernement provisoire du 24 mars 1945, fixant les conditions d'un retour en Indochine et la participation de forces françaises à la fin du conflit en Extrême Orient. Elle définit ce que doit être le statut de l'Indochine : " la Fédération indochinoise formera avec la France et les autres parties de la communauté une union française. L'Indochine aura un gouvernement propre présidé par le gouverneur général.. " Dès le 24 mars, le Gouvernement provisoire a promis aux peuples de la Fédération indochinoise une semi - autonomie au sein de l'Union indochinoise, la division en cinq ensembles (Tonkin, Annam, Cochinchine, Cambodge, Laos) étant maintenue. 

La situation est complexe : aux termes de la conférence de Potsdam, la démilitarisation des Japonais est prévue par les troupes chinoises au nord et par les Anglais au sud. Mais les bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki les 6 et 9 août accélèrent le dénouement en Extrême-Orient. Il ne s'agit plus de combattre les Japonais mais de rétablir la souveraineté française en Indochine. 

Leclerc et d'Argenlieu doivent se rendre le plus vite possible à Saïgon ; le haut-commissaire s'installe à Chandernagor (Inde) tandis que Leclerc établit son PC à Trincomalee à Ceylan. Il est reçu par l'amiral Mountbatten, commandant suprême des forces alliées dans le sud-est asiatique, à son quartier général à Kandy, qui l'informe le 22 août de l'ampleur de la confusion en Indochine. 

Leclerc réclame des moyens à Paris et se fixe pour objectif de reprendre en main la Cochinchine en profitant de la présence britannique. Il se fixe un programme ambitieux au Tonkin : installer le maximum de moyens politiques et militaires en s'appuyant sur les équipes que le Gouvernement a déjà envoyées ; maintenir et affirmer les droits français notamment vis-à-vis des Alliés, reprendre pied dans la zone chinoise dès l'arrivée des renforts et négocier sur le plan politique avec les représentants du mouvement Vietminh. Grâce aux renseignements transmis par Jean Sainteny et Jean Cédile, respectivement commissaires de la République à Hanoï et à Saïgon, il s'informe et mesure la complexité de la situation.

Le 13 septembre, arrive à Saïgon des détachements britanniques sous le commandement du général anglais Gracey qui proclame la loi martiale, le 21 septembre. Dans la nuit suivante, les Français avec l'aide de Britanniques, prennent le contrôle de tous les organes vitaux de Saïgon. L'adversaire vietminh réagit en se livrant au massacre de 150 civils français dans un quartier de Saïgon, le 24 septembre. Entre temps, les troupes chinoises du général Lou Han ont commencé à occuper le Tonkin. Les Anglais doivent aussi désarmer les forces japonaises et libérer les prisonniers français. Les transports maritimes rétablis, commencent à débarquer des troupes à Saïgon, où Leclerc arrive le 5 octobre. 

Leclerc se fixe pour priorité de rétablir la confiance des populations indigènes et des Français d'Indochine abandonnés à leur sort depuis 1940. Le Tonkin et l'Annam sont en révolte ouverte ; les royaumes du Cambodge et du Laos demandent leur indépendance dans l'Union française ; la Cochinchine est moins touchée par la guérilla. 

Pour Leclerc, rien ne peut être comme avant,même s'il lui faut quelques mois pour l'admettre. Il faut, selon lui, entreprendre la reconquête pour assurer la protection des intérêts nationaux et tenir des gages territoriaux pour négocier en bonne position, avec les nationalistes. Le 15 octobre, ses moyens sont renforcés avec l'arrivée d'une partie du groupement de la 2e DB aux ordres de Massu. Leclerc semble penser dès cette époque que la seule reconquête militaire ne suffira pas. Il lui faut aussi s'assurer de la tranquillité sur les arrières. Le Premier ministre cambodgien imposé par les Japonais, complote contre le prince Norodom Sihanouk et l'on peut craindre la naissance d'une République populaire. Le prince Monireth, oncle du roi, déclare à Leclerc le 8 octobre, que son pays veut rester dans l'Union française. Le cas du Premier ministre est réglé de façon expéditive le 15 octobre, -il est fait prisonnier- par le commandant Langlois et le capitaine Peschaud. Le Cambodgien est remis à la Sûreté française. Le problème est résolu. 

En janvier 1946, le Sud-Annam, la Cochinchine sont sous contrôle français. Les combats ont coûté 630 tués et 1 000 blessés. 

Les trois acteurs se rejoignent sur l'essentiel : la dernière étape de la libération est Hanoï.: Leclerc le dit à un membre de son cabinet Chaunac de Lanzac à Nha Trang début 1946 : " Je n'ai qu'une pensée que le drapeau français flotte à Hanoï " 

Depuis l'été 1945, existe un gouvernement qui s'appuie sur un fort courant nationaliste. Jean Sainteny est la seule autorité française. Les quelques 20 000 Français font figure d'otages. Les troupes chinoises chargées de désarmer les Japonais manifestent une certaine hostilité aux Européens. Selon les ordres du gouvernement français, le Tonkin doit être l'ultime étape. De Gaulle envisage d'y stabiliser la situation politique en rétablissant le prince héritier Vinh San, Français libre, sur le trône de Huê. Mais un tragique accident d'avion met un terme à ce projet. La crise politique en France et le départ du général de Gaulle le 20 janvier 1946 rend bien secondaire le problème du retour au Tonkin. 

C'est Sainteny qui mène les négociations et obtient le dénouement. C'est à Leclerc qu'il appartient de concevoir, de préparer et de mener à bien l'opération qui combine l'action militaire et la diplomatie. Il a les coudées franches parce que D'Argenlieu est à Paris pendant trois semaines à compter du 13 février 1946. 

Depuis septembre 1945, Leclerc a établi un projet de débarquement au Nord mais il a pu mesurer les difficultés d'une reconquête militaire qui se heurterait aux Chinois et aux Annamites. Le pouvoir révolutionnaire y est solidement implanté. Il n'envisage donc de prendre pied au Tonkin qu'après une préparation politique et un accompagnement diplomatique avec l'accord de D'Argenlieu. Il faut selon lui conclure un accord avec Hô Chi Minh et il en prévient le Gouvernement en insistant pour que le mot indépendance soit prononcé. 

Parallèlement des négociations s'ouvrent à Chungking avec les Chinois, et aboutissent à l'accord du 28 février 1946, la France renonçant à ses concessions et autres avantages en Chine, celle-ci obtenant une zone franche à Haïphong et des avantages commerciaux au Tonkin. L'évacuation des troupes chinoises doit être achevée le 31 mars. Il faut aller vite : le nord est au bord de la famine, la récolte de riz ayant été détruite par les inondations ; pour une question de marée, Leclerc veut débarquer ses troupes le 6 mars. un cessez-le-feu est conclu à Haïphong tandis qu'à Hanoï, Sainteny a pu conclure un accord avec Hô Chi Minh qui a fait de larges concessions. La République du Vietnam est reconnue " comme un état libre ayant son gouvernement (..) faisant partie de la Fédération indochinoise et de l'Union française ". Ces accords sont négociés et conclus par Jean Sainteny. 

Le principe d'un référendum sur la question de l'unité des trois provinces est retenu. L'article 2 prévoit le retour de l'armée française au Nord et l'ouverture de négociations sur le statut futur de l'Indochine et les intérêts français au Vietnam. A noter, ces accords sont des " préliminaires ". Un référendum doit être organisé ; une conférence doit avoir lieu à Paris. 

L'accord du 6 mars entre Hô Chi Minh et Sainteny a pour but immédiat la fin des hostilités dans tout le Vietnam. Hô Chi Minh a aussi accepté le principe de la spécificité de la Cochinchine. La convention militaire annexée prévoit la relève progressive des forces françaises par l'armée nationale. 

Le 18 mars au soir Jean Sainteny considère sa mission accomplie : " Dans mon esprit, elle était également achevée et il ne me restait plus qu'à regagner la France où m'attendaient mes occupations du temps de paix " ;

 

3. LES DESACCORDS

 

Mais le climat politique n'est pas très satisfaisant. Le général Leclerc et Jean Sainteny sont bien les seuls à être convaincus du bien fondé de l'accord. Thierry d'Argenlieu, de retour de la métropole, critique leurs engagements.

 

Jean Sainteny est lucide : " Leclerc, qui depuis son arrivée au Tonkin avait eu l'occasion de constater par lui-même les effets de ce travail de sape, partageait mon point de vue l'appuyant de toute son autorité ".

Ces accords ont été menés avec l'accord du gouvernement à Paris dont le chef est Félix Gouin. Mais quel gouvernement ? L'instabilité est telle qu'elle fragilise la position française à l'étranger. L'application de l'accord est difficile ; le lieu même de la conférence, est source de désaccord : Paris pour Hô Chi Minh, Dalat (Sud-Annam) pour d'Argenlieu qui ne veut pas négocier d'Etat à Etat et limite la discussion au cadre strict de la Fédération indochinoise. D'Argenlieu reporte ses espoirs sur la création d'une République autonome de Cochinchine. 

Si Thierry d'Argenlieu a accepté l'accord politique, la convention militaire annexée ne reçoit pas son approbation et il s'emploie à en limiter la portée à un tel point, qu'il contribuera à en annuler le bénéfice. Il évoque en privé un " Munich indochinois " et condamne les engagements de Sainteny et Leclerc pourtant conclus avec l'accord du gouvernement. D'Argenlieu reporte ses espoirs sur la création d'une république autonome de Cochinchine. Il est soutenu par les partis politiques (MRP et droite) hostiles eux aussi aux accords. Depuis le départ du général de Gaulle le 20 janvier, D'Argenlieu, qui s'estime le dépositaire de sa politique, durcit le cap. Il s'ensuit une tendance autocratique au pouvoir solitaire à Saïgon . Il pense par ailleurs que de Gaulle va revenir aux Affaires et ne veut rien compromettre en attendant. 

La suite on la connaît : la conférence de Dalat (19 avril-11 mai) souligne les divergences entre Vietnamiens et Français. Le 1er juin est proclamée une république indépendante de Cochinchine, sous réserve des résultats du référendum prévu par la convention préliminaire du 6 mars. Rien n'est résolu : le Dr Tinh, chef du gouvernement cochinchinois se suicide le 10 novembre n'ayant pu empêcher la reprise de la guérilla. 

Le gouvernement mène une politique de sape. Le 28 avril, Juin en route pour Chung King témoigne la confiance unanime du gouvernement, remercie le gal Leclerc, ses collaborateurs, et d'Argenlieu pour l'oeuvre accomplie. 

Entre temps, le 13 mars, le gouvernement qui se garde bien d'apparaître comme le chef d'orchestre, conseille officieusement à d'Argenlieu, de susciter une contre-propagande pour faire avorter le référendum pour empêcher la réunion des trois Ky . Le 25 mai, Leclerc informe d'Argenlieu qu'il ne souhaite pas rester à son poste. D'Argenlieu se rend à Bayeux et consulte le général à Colombey le 20 juin sur le successeur de Leclerc et note dans son journal d'accord sur " Valluy " . Leclerc est promu général d'armée en juillet et nommé inspecteur des forces terrestres en Afrique du nord. 

La suite est connue : la conférence de Fontainebleau n'aboutit pas. Le 2 août, Hô Chi Minh, déçu par les négociations, rencontre le général Leclerc à son bureau de l'hôtel Continental. Le 10 septembre, la conférence franco-vietnamienne se sépare brusquement sans être parvenu à un accord. Hô Chi Minh signe le 14 un modus vivendi avec Marius Moutet, ministre de la France d'outre-mer. Le président du Vietnam est de retour au Tonkin le 20 octobre. 

Au Tonkin, l'application du modus vivendi se heurte aux problèmes posés par le contrôle douanier institué par les autorités françaises. Le 20 novembre, les combats reprennent à Haïphong que les troupes françaises réoccupent après le bombardement du port. Les unités vietnamiennes attaquent les installations françaises à Hanoï le 19 décembre, marquant ainsi le début de la guerre d'Indochine. Sainteny est lui-même blessé. Les extrémistes vietminh exploitent la situation tandis que les autorités françaises accumulent les maladresses. Dès lors Hô Chi Minh prend le maquis et se ferme à toute négociation . 

Pour tenter d'endiguer le drame indochinois, Léon Blum, nouveau président du Conseil, demande à Leclerc de s'y rendre pour enquêter sur les nouveaux problèmes franco-vietnamiens. Blum est favorable à une reprise des négociations et à " un accord sincère sur la base de l'indépendance ". 

Une mission identique est confiée à Marius Moutet, ministre de la France d'Outre-Mer, pour rétablir " une atmosphère de confiance, faire cesser les actes d'hostilité, dissiper les malentendus qui s'appliquent à l'application du modus vivendi ". 

Le choix de Léon Blum ne tient pas au hasard. Leclerc a réussi la reconquête de la Cochinchine et de l'Annam, et le débarquement au Tonkin. Il est aussi choisi pour son réalisme politique considérant néanmoins Hô Chi Minh comme un ennemi de la France. Blum est favorable à une reprise des négociations et à un " accord sincère sur la base de l'indépendance " . 

Leclerc quitte Paris le 25 décembre, accompagné des colonels Crépin et Repiton-Préneuf, et rejoint par le lieutenant-colonel Massu et le capitaine Peschaud. Il reste en Indochine jusqu'au 9 janvier. 

De retour à Paris, Leclerc fait son rapport à un nouveau président du Conseil, Paul Ramadier dans lequel il condamne la mise en place d'un système d'administration périmé et la méconnaissance de l'évolution des autochtones. Il recommande un effort militaire substantiel et propose de porter l'effectif du corps expéditionnaire français à 115 000 hommes. Mais la solution doit être, pour lui, avant tout politique pour préserver l'avenir de l'Union française. 

Paul Ramadier lui offre le poste de haut-commissaire qu'il refuse. La solidarité à l'égard d'un FFL a joué à plein. Il ne peut se résoudre à " trahir " d'Argenlieu et Pleven l'a prévenu qu'il aurait contre lui toute l'opinion publique.

 

Conclusion.

 

Dans ce drame indochinois, le général de Gaulle reste l'homme de l'ombre sans doute malgré lui, parce que les deux Français libres le consulte, d'Argenlieu, dépositaire et chancelier de l'Ordre de la Libération, le 20 juin, Leclerc pour la succession de D'Argenlieu en janvier 1947. 

Cette courte période comprise entre août 1945 et mars 1946, offrait bien les possibilités d'une réelle négociation. Les trois hommes incarnaient pour Hô Chi Minh " les nouveaux Français " qui avaient été rebelles au gouvernement légal de la France issu de la défaite et qui avaient décidé de poursuivre la lutte. Pour lui, ils incarnaient cette France nouvelle avec laquelle il était possible de trouver une entente. Tous quatre avaient en commun d'avoir lutter contre les forces de l'Axe. Ce fut bien une " paix manquée " pour reprendre la formule de Jean Sainteny à cause du manque de volonté du gouvernement français. 

Leclerc confie à Salan " Si nous ne nous donnons pas les moyens de revenir en force, ce sera une guerre sans fin ". 

Sainteny, Leclerc, d'Argenlieu ont payé durement les conséquences d'une instabilité gouvernementale. Toutefois, ni Sainteny, ni Leclerc n'ont été des décolonisateurs : ils ont préconisé le maintien de l'influence française. Ils ont été néanmoins plus lucides et visionnaires qu'un d'Argenlieu sur les conséquences de l'évolution de la guerre.

 

 

 

Christine Levisse-Touzé.

Directrice du Mémorial du Maréchal Leclerc De Hauteclocque et de la Libération de Paris et Du Musée Jean Moulin (Ville de Paris) 

Directeur de recherche associé à Montpellier III.

 


E.   Leclerc et les étrangers.

1. .


F.   L'Accident

1. L'Accident par le Général Sacy.

 

 

 

Général (2s) Hugues Silvestre de Sacy

Général (Ex) Jean-Louis Mourrut LECLERC,

LE POINT SUR L'ACCIDENT

 

L'accident aérien dont le général Leclerc, inspecteur des forces terrestres, aériennes et navales d'Afrique du Nord, est victime le 28 novembre 1947 dans la région de Colomb-Béchar, a donné et donne toujours lieu à des interrogations : attentat et poids de la personnalité du général dans la décision de partir en dépit des conditions météorologiques, en particulier.

 

Aujourd'hui, à partir des archives des services historiques des armées de l'air et de terre mais aussi grâce à de nombreux témoignages de collaborateurs proches du général, il est possible de tenter de " faire le point sur l'accident ". Le soupçon d'attentat s'explique généralement par la situation générale particulièrement difficile pour la France au point de se poser la question de savoir si cette mission de novembre 1947 présentait une caractéristique particulière pouvant conduire à une pareille extrémité.

 

En suivant méthodiquement le déroulement des faits de cette journée du 28 novembre 1947 et de celles qui la précèdent immédiatement, une explication objective et technique exclut cette hypothèse. Quant au poids de la personnalité du général, déjà cernée dans d'autres communications, il sera évoqué dans le déroulement des faits, singulièrement dans les moments précédant le décollage.

L'année 1947 est une année charnière pour la France. Après le choc, en janvier 1946, provoqué parle départ du général de Gaulle,la politigue intérieure, en partie sous la pression de l'URSS et des États-Unis, s'achemine vers l'éclatement du tripartisme.

La reconstruction du pays et les conditions de vie occupent tous les esprits (la ration de pain a été ramenée à 250 grammes), ce qui conduit les Français à se désintéresser d'un Empire, fut-il devenu Union française, dont les sacrifices récents sont gommés par les tourmentes d'un climat social explosif. Outre-mer, 1947 confirme les craintes suscitées par les crises d'Indochine' et d'Algérie depuis 1945, de Madagascar au printemps.

 

En ce qui concerne l'Afrique du Nord, dont la responsabilité militaire incombe donc au général Leclerc, les politiques ne prêtent pas une attention suffisante à une situation où de nombreuses questions restent sans réponse. Ce n'est pas faute d'en avoir été avertis. Après l'affaire de Constantine, le général Duval écrit : " Si la France ne fait rien avant dix ans, tout recommencera en pire et de façon irrémédiable.

 

"2 Un an plus tard, le général Martin, commandant le 19e CA est conscient qu'une politique locale de présence et de démonstration militaire (les " marches-reconnaissances ") n'entretiennent qu'une apparence trompeuse de calme, masquant une activité réelle des forces nationalistes clandestines. Si, d'une manière générale, la loi d'amnistie ne soulève guère la passion des masses, les responsables politiques, profitant de ce calme trompeur, y voient une possibilité d'entretenir, chez les Algériens, l'espoir d'une libération des leaders Messali Hadj, Ferrat-Abbas et Ibrahimi. Le général Martin conclut ainsi son bulletin mensuel sur l'état d'esprit des populations civiles : " Si, du point de vue strictement militaire, la situation doit surtout être envisagée sur le plan du maintien de l'ordre, il n'en reste pas moins que l'aspect politique du problème algérien déhorde largement ce cadre et nécessite une rapide solution sur le plan national.

 

"3 C'est dans ce contexte, rapidement évoqué, ,que le général Leclerc a reçu mission du gouvernement Daladier de préparer, en Afrique du Nord, une force d'intervention contre les agitateurs, notamment les communistes, tenus,à juste titre, comme les instigateurs potentiels de troubles insurrectionnels. Par ailleurs, à plusieurs reprises, les rapports et comptes rendus du commandement en Algérie insistent sur l'attention à porter aux agissements de services secrets étrangers. En toute logique, le général Leclerc pouvait être considéré comme une cible privilégiée, tant il apparaissait comme un danger pour l'URSS qui n'aurait pas hésité à mettre en oeuvre des opérations du KGB par PC français et algérien interposés. Comme il le sera dit, cette éventualité n'a pas laissé le général de Gaulle lui-même indifférent. D'autre part, Leclerc a contre lui les tenants d'une politique de fermeté à l'égard des " colonies ", ces " durs " qui n'ont pas apprécié les positions et les déclarations du général en Indochine.

Pour toutes ces raisons, il aurait pu être protégé, conditionnel qui pourrait donner un éclairage nouveau sur un point laissé obscur de l'accident.

 

Toujours est-il que, dans ce contexte difficile, le général Leclerc trouve la mort au cours de l'une de ses inspections quasi mensuelles en Afrique du Nord et dont le programme ne fournit pas d'élément permettant d'accréditer la thèse de l'attentats. Au titre de cette inspection, il quitte donc Villacoublay pour Oran le 26 novembre. Son équipage est composé d'un pilote, commandant de bord, le lieutenant Deluc, d'un navigateur, le lieutenant Pilleboue, d'un mécanicien, l'adjudant Guillou et d'un radio, le sergent-chef Lamotte. L'avion est un B 25 Mitchell, baptisé Tailly 2, du nom de la propriété du général en Picardie.

 

Il est intéressant de se pencher sur la constitution de cet équipage et sur son statut assez particulier, mais aussi sur le B 25 en question. En effet, la haute autorité qu'était Leclerc avait droit à un avion et à un équipage attitrés. Ainsi, depuis fin 1945 et jusqu'en septembre 1947, Ir général vole toujours avec le même équipage ct drpuis fin 1946 avec le même avion. Son commandant de bord de l'époque, le lieutenant Le Goc, pense, en précisions qui lui furent alors données sur la général en Afrique du Nord par son chef de cabinet, le commandant Jacques Langlois, qu'il lui faut disposer d'" un avion d'arme puissant, solide, rapide et à long rayon d'action "6. Il estime en effet que le général doit pouvoir se déplacer rapidement et qu'en outre il puisse le faire dans de bonnes conditions de confort. Son choix se porte sur un B 25, type d'avion sur lequel il a effectué une centaine d'heures de vol en 1944. Le pilote du général Valin lui signale l'existence d'un avion de ce type disponible à Ambérieu. Arguant de la personnalité de Leclerc, les choses lui sont largement facilitées pour que l'appareil soit remis à neuf et aménagé en transport de VIP à l'Atelier industriel de l'Air (AIA) de Casablanca, où il avait découvert des moteurs et des équipements de B 25 en parfait état. Ces travaux sont effectués en décembre 1946. Ainsi donc, avion attitré et spécialement aménagé. Tout comme l'équipage, cet aéronef est affecté au GLAM, le Groupe de liaisons aériennes ministérielles, qui en effectue la maintenance technique. Pour l'équipage, cette affectation est plus administrative qu'autre chose. Il est attaché exclusivement au général, à tel point que le commandant de bord reçoit ses instructions directement du cabinet de ce dernier et ne rejoint pratiquement le GLAM qu'à l'occasion des vols au profit de Leclerc. Les initiatives qu'il prend, comme celles sur le choix de l'avion, en sont une preuve supplémentaire. Il est évident que, dans cette mesure, il se crée des liens particuliers entre le général, son entourage immédiat et ces hommes, singulièrement le commandant de bord, le lieutenant Le Goc. Ce dernier est un officier, issu de la promotion 1941 de l'École de l'air qui, dès 1940, avait, par trois fois, échoué dans des tentatives pour rejoindre de Gaulle à Londres. En novembre 1942, les Allemands imposent la fermeture de l'école de Salon-de-Provence. Les élèves suivent dès lors des destins différents. Le Goc rejoint la Résistance, puis, comme beaucoup, goûte aux conditions difficiles des'prisons espagnoles avant d'atteindre Gibraltar, où, point important pour la phase de sa carrière qui lui fera côtoyer Leclerc, il cache au corps médical une opacité pulmonaire pour pouvoir reprendre le combat au sein des Forces aériennes françaises libres. En Extrême-Orient en 1945, c'est là qu'il est choisi par le général pour être son pilote. La manière dont il est choisi ne manque d'ailleurs pas de sel. Au cours d'une mission où Leclerc se trouve être à bord, ce dernier, selon une méthode qui semble lui être familière, donne un ordre à Le Goc en se servant de sa canne pour appuyer son propos. Le Goc, commandant de bord fort de ses prérogatives, écarte la canne et fait comprendre au général qu'il est le seul maître à bord. Cette attitude n'est sans doute pas jugée assez respectueuse vis-à-vis du Général par un officier de l'entourage qui s'en ouvre à l'arrivée à un officier de l'armée de l'air. Et Le Goc se retrouve aux arrêts. Quelle n'est pas la surprise de celui-ci d'être, dans cette position, invité à déjeuner quelques jours plus tard par le général qui lui propose alors de devenir son pilote attitré. Rencontre déterminante de deux caractères forts. Pourquoi donc, pour cette dernière mission du général, le commandant de bord n'est-il pas le capitaine Le Goc ? C'est que la maladie, qu'il avait si adroitement occultée en 1943, l'avait rattrapé et obligé à interrompre toute activité aérienne en septembre 1947. Un remplaçant s'imposait. C'est le commandant du GLAM, le commandant Cressaty, pilote auréolé d'un certain prestige en raison de son appartenance à la fameuse patrouille d'Étampes, par ailleurs habile diplomate aux nombreuses relations dans le monde politique, qui opère le choix. Il désigne le lieutenant Deluc. Ce dernier, officier issu du rang, est un homme discret. Il a fait ses premiers vols sur B 25 au GLAM et a effectué six missions sur l'avion avant celleci, ce qui selon les normes de l'époque, en fait un pilote confirmé sur l'appareil. Ses qualités de pilote sont d'ailleurs reconnues'. Il a effectué un tour complet d'opération en Grande-Bretagne du 15 mai au 26 décembre 1944 sur Halifax au Groupe de bombardement 2/23 " Guyenne " et totalisait près de 200 heures de vol en 36 missions de guerre. Faut-il rappeler les conditions de tension dans lesquelles ces équipages des groupes lourds, dont la moitié ne revint pas, exécutèrent leurs missions ? Le navigateur, le lieutenant Pilleboue, à qui Le Goc pose la question, dit se sentir parfaitement en confiance avec son nouveau commandant de bord. Ces appréciations ne sont toutefois pas paria gées, a posteriori, par le général Hartemann, alors majoi général de l'armée de l'air. Toujours est-il que le coi il mandant Cressaty, avec la connaissance qu'il a de son personnel, a choisi Deluc pour être le pilote d'une dc~ plus hautes autorités militaires et personne ne semble \ avoir trouvé à redire. Par ailleurs, Michel Le Goc sc montre fort surpris par le jugement de Hartemann, jus qu'à le contester, semblant ainsi rejoindre le sentiment du commandant Cressaty. Le général Brohon qui a connu Deluc pendant la guerre en Angleterre et est le chef du 3e Bureau de l'état-major de l'armée de l'air en 1947 tic partage pas non plus le sentiment du général Harte mann10, et le décrit comme " un pilote adroit, efficace c/ doué ". Enfin, Guy de Valence, qui a effectué, en tant qu'aide de camp, des missions en place de co-navigateuril et a donc vu l'équipage à l'oeuvre, atteste 12 du sérieux, de l'esprit d'équipe et de la discipline de tous ses membres. S'agissant de Deluc, il le dépeint comme " un pilote très consciencieux, sérieux et pondéré ". Cette mission est la cinquième que Deluc effectue avec Leclerc", dont l'entourage immédiat a été en partie récemment renouvelé. L'attitude du général et de ce nouvel entourage dans leurs rapports avec ce nouveau commandant de bord est un facteur à prendre en compte. Que dire maintenant de la mission ? Le matin du 28 novembre, sur le terrain d'Oran-La Sénia, elle ne se présente pas sous les meilleurs auspices, en raison d'une situation météorologigue dégradée, sans que toutefois la situation de QGO, qui correspond à une interdiction de se poser, ne soit annoncée par Colomb-Béchar. Selon la prévision météorologique reçue par l'équipage à la station d'Oran, le trajet se situe en marge sud-est d'une importante perturbation, avec un ciel couvert par nuages moyens et strato-cumulus vers 1 000 à 1 500 mètres par rapport au niveau de la mer. Une aggravation générale est prévue par l'ouest avec formation de nombreux vents de sable. La prévision sur le trajet prévoit un ciel couvert à 10/10, une visibilité horizontale de 10 à 20 kilomètres, réduite à 1 à 2 kilomètres par place et une visibilité verticale médiocre, nulle par endroits. Vents de sable sur tout le sud oranien14. La situation météo à Colomb-Béchar à 7h40 est la suivante : visibilité 6 kilomètres, plafond 10/10 à plus de 200 mètres et vent du sud de 50 à 60 km/h avec rafales. Dans quel état d'esprit, le lieutenant Deluc peut-il être à l'énoncé d'une telle situation ? Un témoignage est intéressant à cet égard1s. La mission de Leclerc devait se poursuivre après Colomb-Béchar vers Timimoun, Biskra et Touggourt, avec un autre avion, un Junkers 52 du groupe de transport " Algérie " et un autre équipage, le B 25 ne pouvant se poser sur les terrains prévus. Dans son rapport, daté du 15 décembre, le lieutenant Burlet, commandant de bord du Junkers 52, fait état d'une météo qui ne correspond pas à celle de la prévision écrite gardée dans les archives. II parle notamment sur Colomb-Béchar d'une visibilité nulle par suite de vents de sable, ce que ni la situation de 7h40 ni celles qui seront communiquées plus tard à l'avion par la station de Colomb-Béchar ne mentionneront. Les relevés de Colomb-Béchar sont certainement plus crédibles que cet élément d'un témoignage recueilli plus de quinze jours après les faits. Certes, la situation à Colomb-Béchar n'est pas des plus brillantes, sans qu'il y ait de QGO annoncé, et il y a cette aggravation prévue avec formation de vents de sable. La suite du compte rendu nous renseigne un peu plus sur les intentions de l'équipage du B 25 : " L'intention du pilote et navigateur, qui semble avoir d'abord motivé leur départ, était de voler à l'altitude de sécurité 16 et visibilité, jusque sur la région de ColombBéchar, de prospecter et s'assurer qu'il n'y avait réellement pas un moyen éventuel d'atterrissage ; dans le cas où celui-ci était vraiment impossible, l'avion ferait demitour. Cette solution assez rationnelle et qui ne mettait pas en cause la sécurité de l'appareil, l'équipage m'en a,fuit part sans aucun commentaire. À aucun moment au cours de notre conversation, il ne fut question d'un vol à basse altitude. D'ailleurs, tout tic fut décidé que très rapidement et notre conversation fut des plus succinctes. Bien que je lui ai fait part de ma décision de ne pus décoller, en ce qui concernait mon appareil, à aucun moment, l'équipage du B 25 ne manifeste une intention autre que celle de partir. J'ignore quelle fut la conversation du pilote avec le général au moment de l'embarque-ment ; je puis affirmer qu'à aucun moment, je n'ai remarqué l'indice d'une hésitation. Cette idée première de "partir" semble avoir présidé en tout premier lieu à la décision de l'équipage et, comme me l'avait dit quelques instants avant le navigateur "nous verrons bien surplace ; si c'est trop mauvais, nous ferons demi-tour". " Ce que Burlet omet de dire dans son compte rendu, c'est qu'avec les vents prévus en altitude, il n'est pas assuré, au cas où il ne pourrait pas se poser, de pouvoir faire l'aller-retour Oran - Colomb-Béchar - Oran, et c'est cela, la vraie raison de sa décision de ne pas partir. Son appréciation de la météo est donc forcément différente de celle de Deluc et son compte rendu établi après l'accident peut avoir été influencé par celui-ci. On ne peut pas en retenir que la visibilité était nulle à Colomb-Béchar, au moins au moment du décollage. Quant à la décision de Deluc, elle respecte les termes de son ordre de mission qui l'autorise à voler par QBI17, selon un rapport établi par le commandant de la 51 région aérienne, le général de Vitrolles18. En outre, il avait l'autonomie pour revenir éventuellement sur Oran. Ainsi donc, avant même d'avoir vu le général, Deluc, en concertation avec son navigateur, a pris son parti de décoller. Il est important de noter ce fait parce que l'on a beaucoup dit que c'est sur l'ordre de Leclerc que l'avion a décollé. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le poids de la personnalité du général ne soit pas un élément à prendre en compte dans les décisions prises par Deluc. Que sait-on de ce dialogue entre Leclerc et Deluc précédant l'embarquement ? Seul le compte rendu du général Olleris19, commandant la l0e région militaire, présent au moment du départ, nous renseigne à ce sujet : " Sur le terrain de la Senia, il y avait un léger vent de sable n'empêchant le départ d'aucune façon. Avant de prendre place dans l'avion, le Général a interrogé son pilote et lui a demandé les renseignements de la météo. Le pilote a répondu : "Vent de 40 à 50 kms tendant à augmenter. Vent de sable sur tout le parcours". Avec la brusquerie qu'il mettait lorsqu'il voulait obtenir coûte que coûte quelque chose, le Général dit au pilote : "On passera quand même:' Le pilote, après une hésitation, répondit : "Oui, mon Général". " Deluc, à en croire le général Olleris, ne donne que des renseignements assez vagues, ne faisant allusion, ni à la visibilité, ni au plafond à Colomb-Béchar. Mais, manifestement, le vent de sable le préoccupe et, à en croire le dialogue avec Burlet, c'est vraisemblablement sans enthousiasme qu'il a pris sa décision. Il paraît certain, en revanche, toujours selon Olleris, que le général manifeste fermement, et selon son habitude, sa volonté et son impatience de partir en dépit des conditions météorologiques. Il connaît peu Deluc. Les résistances qu'il acceptait toujours mal de Le Goc donnaient lieu parfois à de rudes remontrances20, mais il en reconnaissait, a posteriori, le bien-fondé, en raison des relations de confiance qui s'étaient établies entre les deux hommes. Il n'y a pas de raison qu'il soit disposé à les accepter de ce lieutenant qu'il connaît si peu. Et Deluc est sans doute moins bien armé pour affronter la personnalité du général, alors même que ce dernier empiète sur un domaine de la seule responsabilité du commandant de bord. Bien que, n'étant pas de la même époque, ni dans le même contexte, le témoignage de Jean de Pange21, un ancien des Forces aériennes françaises libres qui a connu le général lors de l'affaire de Koufra, éclaire sur la manière dont Leclerc pouvait exprimer sa volonté dans de semblables circonstances : " Arrivés à Faya, le vent de sable se lève et on ne voit pas le bout de la piste, Fort-Lamy annonce vent de sable aussi. Je dis à Leclerc que je ne peux pas naviguer sans voir le sol ; il me répond: "Partons." " On peut aussi faire un rapprochement avec l'accident qui coûta la vie au général Ailleret à La Réunion en 1968. Les emplois du temps des VIP transportés ne s'accommodent pas toujours des aléas de la météorologie. Ce n'est donc pas sans raison que, dans les mesures prises suite à l'accident du 28 novembre, le commandant de formation rappelle " que les passagers quel que soit leur grade ou leur fonction n'ont pas d'ordre à donner au chef de bord ". Il ne faut pas voir dans ce rappel un quelconque refus par l'armée de l'air de ses responsabilités dans l'accident, mais bien plutôt un rappel de la responsabilité de la conduite du vol qui est du seul ressort du commandant de bord et qui fait la grandeur de son métier. Encore fautil que chacun soit bien conscient des limites de son domaine de responsabilités et s'attache à respecter celles de l'autre. Ces considérations ne sont étayées par aucun témoignage écrit, il apparaît tout de même que c'est l'un des points importants du dossier, même si Michel Le Goc et Guy de Valence affirment ne jamais avoir vu le général imposer un décollage dans des conditions hasardeuses. Ceci dit, il apparaît certain que Deluc a pris son parti de décoller avant même ce dialogue, reportant à plus tard sa décision quant à la destination finale du vol, en fonction de l'évolution de la situation météorologique. Cette réserve, à part l'hésitation mentionnée par le général Olleris mais que n'a pas ressenti le lieutenant Burlet, il n'en fait pas part, toujours selon Olleris, au général. Il semble n'avoir réservé cette confidence qu'à l'équipage du Junkers 52. Dernier élément connu avant le décollage, selon le compte rendu du commandant de la 101 région militaire : "[...] la tour de contrôle lui passa un renseignement météorologique sur l'aggravation du mauvais temps, en particulier vers le Sud algérien. Le pilote répondit :"OK, je pars." " Le compte rendu du lieutenant Colas, de la tour de contrôle, est un peu plus précis, sans toutefois donner de renseignements chiffrés exhaustifs. " Sur communications téléphoniques à 10 heures du lieutenantcolonel commandant le CEES de Colomb-Béchar, signalant une aggravation de la situation atmosphérique (pluie, mauvaise visibilité - vents violents atteignant 70 à 80 kms à l'heure) la tour de contrôle contacte l'équipage avant le décollage lui signalant cette situation. Le pilote, après réception, a répondu.- "Compris merci." " Deluc reste dans sa logique basée sur la connaissance des possibilités de son avion en matière d'autonomie. Que sait-on du reste du vol ? Le dossier d'enquête comporte, entre autres, le procès-verbal des communications radio échangées en graphie, c'est-à-dire en morse, entre l'avion et la station de Colomb-Béchar, document qui éclaire sur les évolutions de la météo du terrain de destination, sur les variations de l'heure estimée d'arrivée calculée par l'équipage ainsi que sur des relèvements de l'avion par rapport à la station de Béchar. Il permet également de situer assez exactement l'heure du drame. C'est, sans aucun doute, la pièce la plus importante du dossier d'enquête". Il y a également un procès-verbal de gendarmerie rapportant le récit du témoin de l'accident et des comptes rendus, celui du général Olleris, déjà cité, et celui du lieutenant-colonel Dudezert23 qui a vu le témoin peu après l'accident. Treize minutes après le décollage, le pilote se soucie déjà des évolutions de la météorologie à Colomb-Béchar. Les renseignements transmis sont plutôt meilleurs que ceux du bulletin de 7h40 et ceux des renseignements passés par téléphone au moment du décollage :" Chute intermittente de pluie faible - Visibilité 6 à 10 kms - Plafond 10/10 par nuages moyens doublés de 8/10 de nuages vers 500 mètres - sommets bouchés - Vent : sud, 50 à 60 km/h avec rafales -pression : 919,9 millibars. "24 Aucune mention d'interdiction d'atterrissage n'est donnée. Trois quarts d'heure plus tard, à 11h15, soit trois quarts d'heure avant l'heure estimée d'arrivée calculée à ce moment-là, nouvelle demande de météo à laquelle l'avion reçoit le message suivant qui marque une aggravation de la situation par rapport au bulletin précédent, mais qui reste meilleure en terme de plafond et de visibilité que le bulletin de 7h40 : " Visibilité 6 à 10 kms - Chutes de pluie intermittentes - Plafond 10/10 à 400 mètres, avec 4/10 à 300 mètres - sommets bouchés - Vent : sud-sud-ouest, 60 km/h avec rafales - Pression : 919,9 millibars. "25 Quels éléments permettent dès lors de reconstituer les dernières minutes de la mission et de tenter de savoir pourquoi Deluc s'est retrouvé dans ces conditions de vol à très basse altitude et n'a ainsi pas respecté le profil de vol qui prévoyait une croisière à 8 000 pieds, soit environ 2 450 mètres, et une percée à Colomb-Béchar26 ? Pour une raison inconnue et sans en avertir quiconque par radio, il décide de terminer son vol à basse altitude. Un ennui mécanique l'aurait-il obligé à le faire ? Il en aurait alors donné l'information par radio. En outre, l'expertise technique ne révélera rien d'anormal. La conclusion du rapport d'enquête ouvre la seule hypothèse possible :"[...] s'il avait observé son plan de vol IFR27, il aurait eu de grosses difficultés à percer par un plafond qu'il savait très bas à Colomb-Béchar avec le seul gonio M/F28, constituant l' infrastructure radio de cette base et que, dans son esprit, cette manoeuvre exécutée entre des sommets bouchés devait présenter plus de risques que le vol rasant. " Mais il n'est pas pensable que le pilote soit descendu en aveugle à travers la couche nuageuse. Il a, à l'évidence, eu la vue du sol à un moment, et très vraisemblablement de la voie ferrée dont il savait qu'elle le mènerait à destination. C'est à ce moment qu'il doit juger que la percée " exécutée entre des sommets bouchés devait présenter plus de risques que le vol rasant ", pour reprendre les termes déjà cités de la conclusion du rapport d'enquête. C'est, à coup sûr, la seule explication plausible. En effet, même si, comme l'indique le général Olleris, le pilote lui aurait déclaré ne jamais avoir volé en territoire saharien, il a tout de même été affecté à Meknès de février 1941 à août 1943 au Groupe de bombardement 2/23. Il n'est donc pas totalement sans expérience de l'Afrique du Nord. Il lui faut dès lors choisir rapidement, comme c'est souvent le cas en aéronautique, entre les difficultés de la percée dues aux sommets environnants bou chés et au vent et celles du vol rasant en région accidentée avec cependant ce fil conducteur que lui procure la voie de chemin de fer. Quels sont les éléments de ce choix ? Les conditions météorologiques n'ont pas empiré par rapport au bulletin disponible au départ, sinon la force du vent. Deluc ne dispose donc pas d'éléments déterminants pour que son choix initial de décoller et d'aller voir soit remis en cause. Toutefois comme il sera dit plus loin, il peut, déjà à ce moment, nourrir des doutes sur la précision du goniomètre et la capacité de cet instrument à le faire percer dans de bonnes conditions. Dès lors, cette embellie laissant apparaître la voie ferrée menant à destination et pouvant lui laisser à penser qu'il arrivera avant l'aggravation prévue des conditions météorologiques doit lui apparaître comme le meilleur moyen d'exécuter sa mission : amener son passager à destination. C'est ainsi que l'avion est vu à très basse altitude au-dessus de la gare de Bau-Arfa, puis de celle de Mengoub se dirigeant vers le talus fatal. Le procès-verbal des communications radio contient des éléments qui confortent les raisons du choix de Deluc et permettent une certaine reconstitution des quinze dernières minutes du vol. La méthode adoptée est d'essayer de retracer l'itinéraire en remontant le temps à partir de l'heure à laquelle s'est produit l'accident, connue avec une certaine exactitude. L'heure donnée par le témoin varie, en fonction des personnes qui rapportent son témoignage, de 11h55 à 11h58. Le dernier contact radio avec Béchar a lieu à 12h00. Cela s'explique très bien par des décalages possibles entre les diverses montres. Par rapport à l'heure du terrain de destination, ce ne peut pourtant pas être avant 12h00. Ce ne peut pas en être très éloigné non plus en raison des déclarations du témoin. L'hypothèse retenue est celle de 12h01. À llh58, la nouvelle heure estimée d'arrivée, 12h15, est communiquée par la radio de bord. Celle-ci a pu être calculée avec précision, l'avion volant en vue du sol au moins depuis la station de Bou-Arfa. L'avion est à 12h01, au moment de l'accident, à cinquante huit kilomètres de sa destination en suivant la voie ferrée. Il est aussi à quatorze minutes de son heure estimée d'arrivée. On peut en déduire que la vitesse-S0129 de l'avion, au moment où il donne cette estimation, est de l'ordre de 248 kilomètres/heure, ce qui est compatible avec les données techniques de l'avion et la vitesse du vent. À partir de ces éléments, on peut calculer que la station de Bou-Arfa, qui se situe à peu près sur la route prévue, ,i été survolée aux environs de 11h46. À 11h40, soit seulement six minutes auparavant, moment où il n'est pas possible de savoir s'il est déjà en vue du sol, il reçoit du goniomètre de Colomb-Béchar le cap magnétique 220 pour rejoindre la station, ce qui le situe très à l'est de sa route prévue. À 11h50, soit, à la vitesse calculée, seize kilomètres environ après la station de Bou-Arfa, l'avion survolant la voie ferrée, le goniomètre lui donne le cal) magnétique 210 pour rejoindre le terrain. L'équipage peut dès lors constater que cet instrument de navigation le situe à une vingtaine de kilomètres à l'est de sa position réelle. Les deux renseignements reçus du goniomètre ne sont sûrement pas des éléments susceptibles de le rassurer sur les performances de ce moyen censé l'aider à effectuer une percée. En raison d'un relief qui devient plus tourmenté environ deux minutes avant l'impact et au-dessus d'une voie ferrée dont les courbes s'accentuent en conséquence, Deluc doit réduire sa vitesse au minimum pour se donner plus de temps de réaction devant un obstacle éventuel. Son heure d'arrivée en aurait été changée, mais il n'a pas le temps de la calculer et encore moins celui de la communiquer. Ce scénario très vraisemblable permet de relativiser le jugement sévère émis dans le rapport déjà cité du général de Vitrolles. Celui-ci écrit : " Ce qui est incompréhen sible et ne peut s'expliquer que par une faute grave de l'équipage, c'est la raison pour laquelle l'avion est descendu en rase-mottes sur la voie ferrée à plus de 100 kilomètres de Colomb-Béchar (témoignages répétés et recoupés) alors que le chef de bord savait parfaitement où il était, puisqu'il avait, par radio, précisé et corrigé même son heure d'atterrissage. C'est, à mon avis, la faute capitale qui est à l'origine de l'accident et qui est d'autant plus grave que l'endroit où l'avion s'est mis en rase-mottes sur la voie ferrée correspondait géographiquement avec le début d'une ligne de hauteurs particulièrement dangereuses pour ce genre d'exercice par mauvaise visibilité. " II conclut sur " la responsabilité de l'équipage dans l'accident du 28 novembre, non pas au départ, mais en l'air, par inobservation des consignes de sécurité et indiscipline de vol ". Quatre observations peuvent être faites au sujet de ce jugement. En premier lieu, l'idée selon laquelle l'équipage n'a rien à se reprocher au moment du décollage, a déjà été considérée comme exacte. En second lieu, s'il a " précisé et corrigé même son heure d'atterrissage ", c'est précisément parce qu'il a pu la calculer avec pertinence à partir de positions sol connues, après être descendu et non avant, comme le laisse à penser le rapport. En troisième lieu, comme l'analyse du procès-verbal des communications radio l'a montré, en raison même de la connaissance exacte de sa position, Deluc est en mesure de juger de l'imprécision des relèvements radio qui lui sont communiqués. Et le général de Vitrolles, dans les leçons qu'il estime pouvoir tirer de cet accident, admet lui-même implicitement cette imprécision, quand il indique la " nécessité de développer le plus possible suivant nos moyens financiers l'infrastructure radio au sol ". Et il ajoute :" S'il y avait eu un équipement VHF à Colomb-Béchar, l'avion du général Leclerc aurait peutêtre pu se poser très facilement, sans chercher à suivre une voie ferrée, ou aurait fait demi-tour après une conversation radiophonique. " Enfin, quand il indique comme facteur aggravant que le point de descente " correspondait géographiquement avec le début d'une ligne de hauteurs particulièrement dangereuses pour ce genre d'exercice par mauvaise visibilité ", le général de Vitrolles fait allusion à des reliefs situés sur le trajet direct de La Sénia à Béchar, dont le Djebel Antar culminant à 1 950 mètres. Mais ils se situent à l'est de la voie ferrée. Le fait de suivre cette dernière est justement le moyen de les éviter. Le choix fait par Deluc correspond donc à une logique qui ne transparaît pas dans le dossier d'enquête et il ne peut être jugé aussi sévèrement et d'une manière aussi catégorique. Il est significatif, par ailleurs, qu'après 11h15, l'équipage ne demande plus de renseignements météorologiques. La vue du sol lui donne une certaine sérénité à cet égard, l'altitude de la voie ferrée ne faisant pratiquement plus que diminuer jusqu'à la destination où il sait, par les derniers renseignements reçus, qu'il dispose de tout le plafond nécessaire à une arrivée à vue. L'aggravation prévue de la situation peut dès lors lui apparaître comme devant intervenir plus tard. Que dire maintenant sur la toute dernière phase du vol ? Il y a, par chance, un témoin de l'accident dont la déclaration fait l'objet d'un procès-verbal. L'expérience prouve cependant que ce type de témoignages est à prendre avec beaucoup de précautions. En effet, comment le croire quand il dit que : " l'avion [...] après avoir effectué quelques loopings (2 ou 3) est venu percuter contre le remblai de la voie ferrée "? Qu'a-t-il voulu dire par looping, manoeuvre inimaginable dans ces conditions ? Parlant du mauvais temps il déclare : " La visibilité était très mauvaise par suite d'un fort brouillard formé de pluie fine ; de plus un vent violent soufflait vers le nord. " S'agissant de l'heure, il parle de 11h55. Dans le compte rendu du général Olleris, cela devient : " D'après l'ouvrier, la visibilité était d'environ 50 mètres. Il semble que l'avion qui suivait la voie ferrée fut surpris sur sa route par une colline de 200 mètres d'altitude. Pour éviter la colline, l'avion a dû virer rapidement vers la gauche et, c'est, à la fin de ce virage, que, sans toucher les fils télégraphiques qui longent la voie à 10 mètres environ, l'avion percuta la voie ferrée sous une incidence assez grande. " Les gendarmes dans leur procès-verbal écrivent que : " le lieu de l'accident se situe dans une vallée entre deux collines (60 mètres d'altitude) distantes entre elles de 2 kilomètres environ ", plus loin que :" la voie ferrée [est] surélevée d'un remblai de 3,50 m sur les lieux de l'accident ", et plus loin encore :"[qu'] à 20 mètres du remblai, la ligne téléphonique montée sur des poteaux de 6 mètres de hauteur est intacte ". Dans le rapport du lieutenant-colonel Dudezert, on peut lire :" En passant à la gare de Menabha, nous trouvions un employé du Mer-Niger qui avait été témoin de l'accident à 11h58, il nous dit que l'appareil sortit de la "crasse" en spiralant et tomba presque verticalement sur la voie ferrée où il fit explosion. " Le lieutenant-colonel Dudezert va même jusqu'à en tirer ses propres conclusions, mais est-il bien qualifié pour le faire ?:" À mon sens, l'avion avait volé en rasemottes, suivant la voie ferrée : à un moment donné et vraisemblablement parce que le plafond s'abaissait, la visibilité devenait par trop mauvaise. Le pilote monta et s'engagea dans la "crasse". Par la suite, il chercha à regagner le sol pour se diriger, il amorça une descente : peut-être aperçut-il le piton qu'il chercha à éviter, il fit un virage et sortit du nuage près du sol et percuta. Les techniciens estiment que l'avion a touché le remblai, vraisemblablement en virage à gauche, ou, tout au moins, l'appareil incliné sur le plan gauche. Il est cependant hors de doute que son angle de descente était important car il passa, sans la toucher, au-dessus de la rame téléphonique située à 20 mètres à l'ouest et dominant le remblai de 4 à 5 mètres. " Difficile de se faire une opinion à partir de récits aussi divergents sur l'heure, les évolutions de l'avion, son angle d'arrivée au sol, la disposition même des lieux. La commission d'enquête, pour sa part, se contente de déduire des constatations faites sur les débris de l'avion, que celui-ci a touché du ventre le remblai, en virage à gauche. Peut-on apporter une réponse ? Il a été dit que Deluc a été amené à réduire sa vitesse quelques instants avant l'accident. C'est le moment de rappeler que le Tailly 2 a été aménagé en avion de transport de personnalités. En particulier, un espace comprenant un lit-banquette et un petit bureau permettait au général de travailler et de se reposer. La cabine des passagers pouvait en accueillir huit dont une place aménagée en couchette dans le poste de mitrailleur de queue. En outre,il n'y avait pas possibilité d'accéder au poste de pilotage depuis la cabine des passagers en raison de la structure originelle du bombardier qu'il avait été impossible de modifier totalement. Tout ce qui va suivre sur les conséquences possibles de cette transformation est le fruit d'un long entretien avec Michel Le Goc, confirmé par une lettre30 adressée en décembre 1992 à Guy de Valence. La transformation du Mitchell en avait modifié le centrage au point qu'il fallait que la couchette du poste de mitrailleur de queue ne soit pas occupée pendant les phases de décollage et de montée, le comportement de l'avion étant dans sa nouvelle configuration très similaire à celui du B 25 en configuration de mission de guerre où, pendant la phase de décollage, le centre de gravité devait être maintenu le plus possible à l'avant. Or, dans cette phase de vol à basse altitude et à vitesse réduite, la configuration de l'avion se rapproche de celle d'un décollage. Les passagers n'ont aucune raison d'en avoir conscience et, dès lors, la couchette du poste de mitrailleur de queue est très vraisemblablement occupée. Le pilote doit intégrer ce paramètre supplémentaire dans tous ceux qu'il doit déjà gérer. Michel Le Goc imagine d'une façon très réaliste, une telle situation. En effet, il revit le décollage du Caire effectué le 25 décembre 1946 lors de la mission effectuée à la demande du Président du Conseil Léon Blum et qui devait conduire le général en Indochine. Il écrit à Guy de Valence, dans cette lettre déjà citée : " Pendant des mois, J'ai revécu dans mon cauchemar, au poste de pilotage, la dernière heure de vol de l'équipage jusqu'à la perte de vitesse, le décrochage et la vrille à plat. " Pourquoi une telle vision de la phase finale du vol ? Il s'en explique de la manière suivante, toujours dans cette même lettre : " Lors du premier décollage du Caire, le 25 décembre 1946, nous avons évité de justesse la catastrophe. Nous avions décollé de Villacoublay à 9 heures du matin pour nous poser à Athènes à midi et au Caire à 21 heures. Nous avons redécollé du Caire de nuit à 22 heures. Tu étais au poste de "co-navigateur" près de Pilleboue. L'adjudant mécanicien Guillou était au poste de co-pilote et le sergent-chef Lémotte à la radio. L'équipage avait soigneusement préparé le vol de nuit sur Bagdad et Bahreïn pour deux raisons : nous avions constaté que ce jour de Noël, il ne fallait pas trop compter sur les Anglais pour nous aider à naviguer ; le Tailla II rentrait d'une révision un peu hâtive : il nous fallait donc être particulièrement vigilants.

En plus du général, avaient embarqué dans le compartiment arrière du Michel : les colonels Versaient, Mirambeau, Repiton, l'adjudant Bonningues et le sergent-chef Loustalot. Avant le décollage, j'avais demandé au passager qui utiliserait la couchette du poste de mitrailleur de queue, d'attendre une quinzaine de minutes pour s'installer. En effet, comme au départ d'une mission de guerre, il fallait maintenir le centre de gravité le plus possible à l'avant. Et cela d'autant plus que nous étions sur une piste mal balisée, et que nous voulions décoller court, volets baissés, freins bloqués et pleins moteurs. Quelle ne fut pas ma stupéfaction en arrachant le Mitchell du sol, de sentir l'avion basculer d'un seul coup vers l'arrière, les commandes mollir et de voir l'aiguille du Badin 31 régresser brutalement et l'horizon artificiel 32 décrocher !

Au bord de la perte de vitesse à 30 mètres du sol, je n'avais qu'une seule manœuvre possible : pousser le manche à fond pour retrouver vitesse et équilibre, avec le risque de percuter, en faisant confiance au Seigneur et aussi à la surpuissance de nos moteurs et aux qualités aérodynamiques extraordinaires du B 25. À quelques mètres du sol qu'éclairaient nos phares et qui se rapprochait de nous à une vitesse mortelle, j'ai vu l'aiguille du Badin remonter et senti les commandes répondre à nouveau. Sachant que, devant nous, il y avait le désert, j'ai doucement repris de l'altitude, d'abord tout droit plein sud, ensuite en virant lentement plein nord. Tout cela s'était déroulé si rapidement que, seuls, Pilleboue et Guillou s'étaient rendu compte de ce qui s'était passé réellement : nous avions frisé la catastrophe. Je vérifiais que le "mitrailleur de queue" avait mangé la consigne et je le priais respectueusement de l'observer au prochain décollage. Ce qu'il fit.

Ainsi, donc, les deux situations du 25 décembre 1946 et du 28 novembre 1947 présentent-elles des similitudes troublantes. Deluc est aux commandes d'un avion centré arrière, à basse vitesse et à très basse altitude. Les conditions météorologiques le contraignent à réagir vivement à la vue des obstacles qui se présentent au dernier moment. L'ultime obstacle surgit dans son champ de vision et, comme Le Goc au Caire arrachant le B 25 du sol, il cabre, peut-être trop vivement.

La suite, c'est l'incident du Caire qui se répète, un basculement brusque vers l'arrière, des commandes qui mollissent, un Badin qui chute et la même réaction de repousser le manche en avant. Seulement les marges de manoeuvre ne sont pas les mêmes, l'altitude est plus élevée et ce qui ne fut qu'un incident sans conséquence au Caire se transforme ici en catastrophe ! Qu'ajouter après cela ?

C'est l'intime conviction de celui qui connaissait certainement le mieux cet avion. N'importe quel pilote peut la comprendre. Ceci étant, il n'y a aucune preuve irréfutable pour l'étayer. Une seule chose est certaine, Leclerc a frisé la mort, sans le savoir, le 25 décembre 1946. Reste à évoquer des questions qui doivent brûler les lèvres de certains.

En premier lieu, le fait que le plan de vol n'ait pas été approuvé par les organismes civils de la circulation aérienne, censés contrôler tous les vols IFR.

Des problèmes de transmission, bien connus à l'époque des autorités civiles et militaires, ont fait qu'au moment du décollage, l'autorisation n'en avait pas été transmise à l'organisme de contrôle militaire d'Oran, chargé de contrôler cette phase du vol. La tour de contrôle d'Oran a pris sur elle, comme elle le faisait alors couramment, d'autoriser le décollage. Cela a donné lieu à enquête par la suite, mais il faut bien réaliser que cela n'a rien à voir avec l'accident lui-même. Il n'entre pas dans les responsabilités de ces organismes de contrôle de la circulation aérienne civile d'interdire un décollage en raison de conditions météorologiques défavorables sur le terrain de destination.

La responsabilité du décollage est du ressort du commandant de bord qui, encore une fois, n'avait pas d'avis de QGO de la part de Colomb-Béchar. Par ailleurs,comme il est dit dans le rapport d'enquête relatif à l'accident :" La responsabilité du contrôle est dégagée du fait que le pilote n'a pas observé ce plan de vol. " En second lieu, il faut parler de la thèse de l'attentat, puisqu'elle a été fortement évoquée ; certains la rapprochent même de la présence du treizième passager dont la connaissance ne parvient que le 30 novembre aux autorités. Si l'on en croit ce qu'écrit dans ses mémoires posthumes Claude Guy33, aide de camp du général de Gaulle, celui-ci lui dit le lendemain de l'accident, donc avant même qu'il ait pu avoir connaissance du treizième passager : " Hier soir, j'ai d'abord cru à un attentat.

Réflexion faite, ce n'est pas vraisemblable. Si l'accident avait eu lieu au décollage d'Oran, alors oui. Mais pourquoi la catastrophe se serait-elle produite en plaine, à proximité de l'aérodrome de destination ? Non, je n'y crois pas. " Toujours s'agissant de De Gaulle, il dit à Alain Peyreffite, mais beaucoup plus tard, en avril 1963 34 :" Quand il [Leclerc] s'est tué, il a fallu que je reprenne du service. Quand il s'est tué ou quand on l'a tué... " Peyreffite s'étonne : " Vous croyez que cet accident d'avion était un attentat ? " De Gaulle : " On ne pourra jamais le prouver. Il est vrai que Leclerc était téméraire et qu'il a peut-être dit au pilote :"Marche ou crève", malgré le vent de sable. Mais il est vrai aussi que le KGB ou quelque service secret, pouvait essayer de le faire disparaître. Ramadier, après avoir mis les communistes à la porte, devait faire face à des grèves insurrectionnelles.

Les anciens de la 2' DB avaient défilé à Paris, ce qui avait suffi' à faire peur à la CGT de la région parisienne et à faire cesser les occupations d'usine. Ramadier avait envoyé Leclerc en Afrique du Nord, avec mission de tenir prête une force qui serait intervenue contre les communistes pour rétablir l'ordre en cas d'émeute. Ceux qui poussaient à la subversion avaient intérêt à le faire disparaître. " Beaucoup de gens restent encore aujourd'hui persuadés qu'il y a de fortes chances pour que ce fût un attentat. Et, pourtant, toutes les précautions possibles ont été prises pour la garde au sol de l'appareil à Oran pendant son temps de stationnement. Et, surtout, au cours de l'enquête normale d'abord, puis au cours d'une expertise spéciale, les investigations menées concluent toutes à un fonctionnement parfaitement normal de l'avion jusqu'à l'impact au sol. L'expertise spéciale avait été demandée après que des doutes aient été émis par le capitaine Cantes, officier adjoint technique du CEES, sur l'état du moteur gauche avant l'impact.

Le général de Vitrolles, dans son rapport, écrit que : " A) L'avion était gardé nuit et jour non seulement par une garde renforcée en raison de la situation politique intérieure, mais encore par une garde spéciale parce que c'était l'avion du général Leclerc. B) Si l'avion avait été saboté, il est bien difficile d'admettre qu'il aurait pu décoller, faire 600 kms, monter à haute altitude, redescendre au ras du sol avant de se briser contre un talus de voie ferrée. En d'autres termes, j'estime que, rechercher un sabotage dans l'accident du 28 novembre, c'est à peu près comme si on prescrivait une enquête pour déterminer si les occupants d'une voiture qui s'est écrasée à 100 à l'heure contre un mur sont morts de l'accident lui-même, ou bien d'un empoisonnement préalable.

Les conclusions du rapport d'enquête rejettent donc catégoriquement cette hypothèse :" Aucune trace de sabotage n'a pu être décelée. Les anomalies relevées sur le moteur gauche ont été causées par le choc au moment de l' accident. En toute objectivité, l'hypothèse d'un sabotage ne peut être retenue. " Reste à parler de la treizième victime, de la réalité de son existence et de la raison de sa présence dans l'avion. Il ne paraît faire aucun doute qu'il y ait eu treize victimes. Un rapport (35) du médecin-capitaine Ardeber, médecin-chef de la place de Colomb-Béchar qui a effectué l'examen médico-légal des cadavres le 28 novembre de 21 heures à 24 heures, est formel à cet égard. " Le nombre de treize cadavres n'a pas été établi par un examen superficiel, ni avec idée préconçue. L'examen a été méthodique et minutieux. Après avoir dénombré douze cadavres, il restait à examiner le contenu de deux toiles de tente. " Suit une description détaillée du contenu de ces toiles de tente et le médecin conclut : " Treize troncs furent donc dénombrés d'une manière certaine, rendant indiscutable la présence de treize cadavres. " À vrai dire, à partir du moment où la thèse de l'attentat est écartée, l'existence de ce passager non identifié ne change rien à l'analyse qui vient d'être faite. Savoir qui il était et la raison de sa présence sont des questions intéressantes, mais, jusqu'à aujourd'hui, rien ne permet d'y répondre. L'armée de l'air dans ses conclusions du dossier d'enquête indique d'ailleurs que " la présence demeurée inexpliquée d'une 13e victime parmi les débris de l'avion est sans incidence sur les causes de l'accident. " Une hypothèse souvent émise est celle d'un agent de la protection rapprochée de Leclerc dont le nom ne devait pas être divulgué. Cette hypothèse est vraisemblable en raison de la mission alors confiée au général, comme cela a déjà été indiqué. Michel Le Goc dit qu'il a eu l'occasion de se trouver dans ce cas de figure. Que dire en conclusion ? Un rapport d'enquête se termine toujours par une recherche des responsabilités. Les conclusions de celui de l'armée de l'air, moins sévères que celles du général de Vitrolles, déjà citées, sont les suivantes : " Accident imputable : a) au personnel Le pilote n'a pas respecté le plan de vol IFR qu'il avait établi et naviguant à vue le long de la voie ferrée s'est engagé en vol rasant, dans une région accidentée, par très mauvaise visibilité (vent de sable et pluie de boue). Il semble qu'influencé par la personnalité du général Leclerc au courant dès avant le départ des conditions atmosphériques et soucieux de conduire coûte que coûte cette personnalité, le lieutenant Deluc ait accepté des risques qu'un pilote aussi confirmé n'aurait jamais dû assumer. Il faut retenir à sa décharge que s'il avait observé son plan de vol IFR, il aurait eu de grosses difficultés à percer par un plafond qu'il savait très bas à Colomb-Béchar avec le seul gonio MIF, constituant l' infrastructure radio de cette base et que dans son esprit cette manoeuvre exécutée entre des sommets bouchés devait représenter plus de risques que le vol rasant. b) et aux conditions atmosphériques : très défavorables prévues par les renseignements fournis avant le départ et au cours du vol. " Mais est-ce bien le but d'une telle étude de faire cette recherche de responsabilités ? Sans doute pas. L'enquête menée, à partir de tous les éléments ici rassemblés, conduit à des conclusions sans doute plus nuancées encore que celles de l'armée de l'air, vis-à-vis de la responsabilité du pilote, même si, indéniablement, il est comptable de la conduite du vol. Il n'apparaît pas possible d'aller plus loin dans le jugement. Il est préférable de parler d'éléments d'explication dont les conclusions pourraient être les sui vantes. " L'influence de la personnalité du général " qu'aurait subie l'équipage avant le décollage, existe. Il reste à en mesurer les conséquences exactes. Ceci dit, la décision de décoller est prise par Deluc, avant d'avoir vu le général, à un moment où la situation météorologique à Colomb-Béchar ne rend pas l'atterrissage absolument impossible, mais avec un doute sur celle qui sera rencontrée au moment de l'arrivée, en raison d'une aggravation annoncée. L'autonomie de l'avion explique une telle décision qui évite, en outre, une confrontation avec le général. L'éclaircie en cours de route et les doutes sur l'imprécision du goniomètre font prendre au commandant de bord la décision de poursuivre son vol à basse altitude. Funeste éclaircie qui pousse l'équipage à une mauvaise appréciation de la situation future dans laquelle il s'engage et qui se révélera un piège dont il ne saura se sortir. Le dernier ordre à cabrer donné par le pilote, cause de la perte de vitesse, est-il destiné à simplement éviter un obstacle ou est-il l'amorce d'une remontée en altitude avant de renoncer à poursuivre jusqu'à sa destination ? Nul ne le saura jamais. Des faits ont été exposés, des conclusions partielles en ont été tirées, des hypothèses, vraisemblables, ont été émises. Certaines sont peut-être critiquables, et tout n'a pas été prouvé. Chacun, dès lors, pourra tenter d'en tirer ses propres conclusions.

 

NOTES

 

1 On se souvient du rôle du général Leclerc dans cette affaire. 

2 Lettre à sa famille citée par Claude Paillat, " Le Guêpier ", p. 78. 

3SHAT,1H1729. 

4 Idem. 

5 Idem. 

6 Lettre datée du 3 décembre 1992 de M. Michel Le Goc à Guy de Valence, aide de camp de Leclerc de 1944 jusqu'au début octobre 1947. 

7Témoignage au général Sylvestre de Sacy. 

8 SHAA, E 28987, dossier 1/2. 

9 Témoignage au général Silvestre de Sacy. 

10 Témoignage au général Silvestre de Sacy. 

11 Une place est en effet disponible dans le poste d'équipage. Grâce à un interphone, le général pouvait être en liaison avec son aide de camp. 

12 Témoignage au général Silvestre de Sacy. 

13 SHAA, G0769 et G0772: Cahiers d'ordres de vol du GLAM. 

14 SHAA, E 28987, dossier. 

15 SHAA, E 28987, dossier 1/2 : Compte rendu du lieutenant Burlet au sujet de la conversation tenue avec l'équipage B 25 du général Leclerc. 

16 SHAH, E 28987, dossier 1/2 : Le plan de vol mentionne une altitude de vol de 8 000 pieds, soit environ 2 450 mètres. 

17 Conditions météorologiques nécessitant un atterrissage aux instruments. 

18 SHAA, E 28987, dossier 1/2. 

19 SHAA, E 28987, dossier 1/2: Compte rendu (non daté) envoyé sous bordereau d'envoi n° 11 7/DN/AF/CAB du 12 décembre 1947. 

20 Témoignage au général Silvestre de Sacy. 

21 Jean de Pange, " Nous en avons tant vu... ", Éditions Serpenoise, Bar-le-Duc, décembre 1994, p. 159. 

22 SHAA, E 28987, dossier 1/2. 

23 Le lieutenant-colonel Dudezert est le commandant militaire adjoint du Territoire d'Aïn-Sefra. 

24 SHAA, E 28987, dossier 1/2. 

25 Idem. 

26 Une percée consiste à traverser la couche nuageuse, en contrôlant sa position par rapport au sol à l'aide d'un moyen de radionavigation, de manière à se retrouver en vue du sol et de la piste dans une position propice à l'atterrissage. 

27 IFR : Instrument flight rule, c'est-à-dire règle de vol aux instruments, permettant de voler sans visibilité grâce aux instruments de bord et aux aides radioélectriques (note de l'auteur). 

28 Instrument qui permet, à partir d'une émission de l'avion, d'obtenir le relèvement de l'avion par rapport à la station et au pilote et d'en déduire le cap à suivre pour rejoindre celle-ci. Les communications sont en graphie, ce qui oblige à faire transiter le renseignement par la radio qui le transmet au pilote, d'habitude à l'aide d'une feuille de papier. L'indication arrive donc au pilote avec un certain retard par rapport au moment de la transmission. Par fort vent comme c'était le cas, la difficulté est accrue (note de l'auteur).

29 Vitesse par rapport au sol qui diffère de la vitesse propre qui est la vitesse par rapport à la masse d'air. La différence est due à la vitesse. 

30 Archives de Michel Le Goc. 

31 Instrument de bord indiquant la vitesse de l'avion par rapport à Pair. Du nom de son inventeur. 

32 Instrument de bord indiquant la position de l'avion par rapport a l'horizon. 

33 Claude Guy, En écoutant de Gaulle, Édition Grasset, 1996, p. 363. 

34 Alain Peyreffite, C'était de Gaulle, Édition de Fallois, Fayard, 1994, p. 475. 

35 Rapport en date du 9 janvier 1948. Archives de la Fondation maréchal Leclerc.